Un médicament autorisé par l’Union européenne l’est pour les vingt-sept États membres à la fois. Pourtant, le même traitement peut être remboursé en deux mois dans un pays et attendre plus de trois ans dans un autre. L’explication tient en une phrase : l’Union autorise, les États paient. L’accès aux médicaments en Europe dépend de vingt-sept décisions budgétaires que le traité réserve aux capitales nationales. Le délai médian entre l’autorisation européenne et l’inscription au remboursement atteint 532 jours, selon l’indicateur W.A.I.T. publié en mai 2026 par l’EFPIA, la fédération européenne des industries et associations pharmaceutiques. Voici qui décide quoi.
De 56 jours en Allemagne à 1 201 jours en Roumanie : le délai médian d’inscription au remboursement après l’autorisation européenne est de 532 jours dans l’Union. (EFPIA / IQVIA, mai 2026)
Avertissement. Cet article décrit un fonctionnement institutionnel. Il ne constitue pas un avis médical, ne recommande aucun traitement et ne cite volontairement aucun médicament. Pour toute question sur un traitement, sa disponibilité ou sa prise en charge, adressez-vous à votre médecin traitant ou à votre pharmacien.
Une autorisation européenne, vingt-sept décisions nationales
Puisque l’Europe a autorisé un traitement, on s’attend à le trouver partout. Deux étages se succèdent en réalité : le premier scientifique et européen, le second budgétaire et national. Pour situer chaque acteur, voyez les institutions européennes.
Ce que fait l’Agence européenne des médicaments, et ce qu’elle ne fait pas
Pour un médicament innovant, l’entreprise dépose une seule demande valable dans tout l’Espace économique européen : la procédure dite centralisée, décrite par l’Agence européenne des médicaments (EMA). Le dossier est examiné par le CHMP, comité scientifique réunissant des membres désignés par chaque État membre, plus l’Islande et la Norvège.
L’examen dure jusqu’à 210 jours dits « actifs » : l’horloge s’arrête pendant que l’entreprise répond aux questions du comité, si bien qu’un dossier s’étale souvent sur plus d’une année. Le CHMP rend alors un avis scientifique, non une décision. Celle-ci revient à la Commission européenne, qui délivre dans les 67 jours l’autorisation de mise sur le marché, acte contraignant valable dans les vingt-sept États membres, en Islande, au Liechtenstein et en Norvège.
Le point décisif : cette autorisation atteste qu’un médicament est de qualité, sûr et efficace. Elle ne dit rien de son prix, rien de son remboursement, et n’oblige aucun État à l’acheter.
Ce que dit le traité : qui fixe le prix des médicaments en Europe
Cette frontière est écrite dans le droit primaire. L’article 168 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne (TFUE) organise les compétences santé de l’Union : l’action de celle-ci « complète les politiques nationales » (paragraphe 1) et se limite, sur les médicaments, à des mesures « fixant des normes élevées de qualité et de sécurité » (paragraphe 4, point c). Rien sur les prix. Pour situer ce texte, voyez le traité de Lisbonne et le TFUE. Le paragraphe 7 est plus explicite encore :
« L’action de l’Union est menée dans le respect des responsabilités des États membres en ce qui concerne la définition de leur politique de santé, ainsi que l’organisation et la fourniture de services de santé et de soins médicaux. Les responsabilités des États membres incluent la gestion de services de santé et de soins médicaux, ainsi que l’allocation des ressources qui leur sont affectées. »
Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne, article 168, paragraphe 7.
« L’allocation des ressources », c’est le budget. Celui qui paie décide, et c’est chaque État membre qui finance le remboursement sur le sien.
La directive « transparence » de 1988 : l’Europe encadre la procédure, pas le prix
L’Union n’est pas absente pour autant. Depuis la directive 89/105/CEE du Conseil du 21 décembre 1988, dite « transparence », elle impose une discipline de méthode : sans harmoniser aucun tarif, elle exige que les procédures nationales de prix et de remboursement soient transparentes, motivées et bornées dans le temps. Faute de décision dans les délais, l’entreprise peut commercialiser au prix qu’elle a proposé.
90 jours pour la décision de prix, 90 jours pour l’inscription au remboursement, 180 jours au total lorsqu’un État exige que le prix soit arrêté d’abord : ce sont les délais fixés depuis 1988 par la directive dite « transparence ».
Une nuance explique presque tout : ces compteurs démarrent à la réception de la demande déposée par le laboratoire dans le pays concerné, et non à la signature de l’autorisation européenne ; ils sont en outre suspendus dès qu’une information complémentaire est réclamée. L’écart entre 180 jours théoriques et plus de 500 jours médians constatés ne traduit donc pas nécessairement une entorse au droit de l’Union.
Combien de temps attend-on vraiment ? Le tableau des délais d’accès par pays
D’où viennent ces chiffres, et qui les publie
La seule série comparative pays par pays est l’indicateur W.A.I.T. publié par l’EFPIA, la fédération européenne des industries et associations pharmaceutiques, c’est-à-dire l’organisation professionnelle des laboratoires. Les données sont compilées par IQVIA à partir d’informations transmises par les associations pharmaceutiques nationales, et non par les autorités publiques : ce ne sont pas des statistiques officielles, mais les chiffres d’un secteur sur lui-même.
Ce qu’elles mesurent est précis : le délai entre l’autorisation européenne et l’inscription sur la liste publique de remboursement — ni la disponibilité en pharmacie, ni les dispositifs dérogatoires nationaux. L’édition de mai 2026 porte sur 168 médicaments innovants autorisés entre 2021 et 2024, dans 36 pays, données arrêtées au 5 janvier 2026.
| Pays | Délai médian (jours) | Médicaments disponibles sur 168 |
|---|---|---|
| Allemagne | 56 | 156 |
| Autriche | 259 | 143 |
| Danemark | 268 | 85 |
| Suède | 372 | 82 |
| Italie | 393 | 133 |
| Pays-Bas | 398 | 91 |
| Belgique | 476 | 82 |
| Espagne | 479 | 116 |
| France | 520 | 81 |
| Tchéquie | 614 | 84 |
| Grèce | 619 | 48 |
| Pologne | 655 | 75 |
| Portugal | 784 | 47 |
| Roumanie | 1 201 | 28 |
Source : EFPIA Patients W.A.I.T. Indicator 2025 Survey, réalisé par IQVIA pour l’EFPIA, publié en mai 2026. Panel de 168 médicaments innovants autorisés au niveau central entre 2021 et 2024 ; données arrêtées au 5 janvier 2026. L’EFPIA est la fédération européenne des industries et associations pharmaceutiques. Malte est exclue du calcul.
Deux repères à ne pas confondre : la médiane européenne s’établit à 532 jours, la moyenne des vingt-sept États membres à 597 jours, contre 504 dans l’étude de 2019.
Pourquoi de tels écarts
Trois familles de facteurs se combinent, et le rapport qualifie lui-même les causes de multifactorielles. Le premier est le choix du laboratoire : aucune entreprise n’est tenue de déposer une demande de prix et de remboursement partout, ni au même moment, et elle commence en général par les marchés les plus rémunérateurs. D’où des disponibilités très inégales : 156 médicaments du panel sur 168 en Allemagne, 81 en France, 28 en Roumanie, 2 à Malte.
Le deuxième tient à l’architecture du système national : certains pays laissent l’entreprise commercialiser à prix libre pendant la négociation, ce qui raccourcit le délai mesuré — c’est le cas de l’Allemagne ; d’autres exigent qu’un prix soit arrêté avant toute mise à disposition.
Le troisième est la capacité budgétaire : rembourser un traitement coûteux pèse sur un budget public national, et les États dont la dépense de santé par habitant est la plus faible négocient plus longtemps. Ce lien n’a rien de spécifiquement européen, comme le montrent les dépenses de santé comparées entre pays développés.

Ce qui a déjà changé : depuis 2025, l’Europe évalue en commun
Le règlement (UE) 2021/2282, adopté le 15 décembre 2021, s’applique depuis le 12 janvier 2025. Il porte sur l’évaluation des technologies de la santé (ETS, ou HTA en anglais) : l’analyse qui compare un nouveau traitement aux options existantes. Chaque pays refaisait ce travail séparément ; désormais, une évaluation clinique commune est réalisée une seule fois au niveau européen. La montée en charge est progressive : cancérologie et thérapies innovantes depuis 2025, médicaments orphelins (maladies rares) à partir du 13 janvier 2028, tous les autres du 13 janvier 2030. Le règlement prend soin, dès son premier article, de fermer la porte que l’on pourrait croire ouverte :
« [Le présent règlement] ne porte pas atteinte à la compétence nationale exclusive des États membres, y compris celle relative aux décisions nationales en matière de tarification et de remboursement […]. »
Règlement (UE) 2021/2282 du 15 décembre 2021 relatif à l’évaluation des technologies de la santé, article 1er, paragraphe 2.
L’Union a mutualisé l’expertise, pas la décision.
Ce qui se prépare : une réforme conclue, un projet en discussion
Le paquet pharmaceutique : un accord politique en décembre 2025
La Commission européenne avait proposé le 26 avril 2023 une révision de la législation pharmaceutique, vieille de plus de vingt ans. Le Conseil de l’Union européenne et le Parlement européen, colégislateurs, sont parvenus à un accord politique dans la nuit du 10 au 11 décembre 2025 ; l’approbation formelle des deux institutions restait alors attendue. Selon le communiqué de la Commission du 11 décembre 2025, l’accord prévoit de réduire les délais d’évaluation, de réformer l’EMA, de clarifier l’exemption dite Bolar qui conditionne l’arrivée des génériques et d’instaurer un suivi européen des pénuries.
« La réforme pharmaceutique de l’Union européenne va redéfinir ce secteur pour les décennies à venir. »
Olivér Várhelyi, commissaire européen à la Santé et au Bien-être animal, 11 décembre 2025 (propos traduits de l’anglais).
À la lecture de ce communiqué et de la page de la Commission consacrée à la réforme, un constat s’impose : aucune disposition ne porte sur les prix ni sur le remboursement. La réforme accélère l’amont, l’autorisation ; elle ne touche pas à l’aval, la décision de payer.
Le projet de loi européenne sur les biotechnologies et la bataille des certificats de protection
Le 16 décembre 2025, la Commission a présenté une proposition de règlement dite European Biotech Act (COM(2025) 1022 final), encore à négocier. Son chapitre IV prévoit une prolongation de douze mois du certificat complémentaire de protection (CCP) pour les médicaments biotechnologiques et les thérapies innovantes. Le CCP prolonge, au-delà du brevet, la protection contre les génériques et les biosimilaires, pour compenser les années d’essais cliniques. C’est ce point qui a ravivé le débat.
L’idée espagnole : combler le trou entre l’autorisation et le prix
Le 13 juillet 2026, lors d’un cours d’été de l’Université Complutense à El Escorial, Javier Padilla, secrétaire d’État à la Santé d’Espagne, a annoncé travailler à une autre approche, selon le média professionnel espagnol Diariofarma. L’idée : un mécanisme européen d’achat de l’innovation couvrant la phase qui sépare l’autorisation de l’EMA de la décision nationale de prix et de remboursement. Désignée par l’expression anglaise early procurement, « achat anticipé », elle prendrait la forme d’accords-cadres coordonnés par la Commission européenne.
Le raisonnement porte sur l’incitation. Le secrétaire d’État évoque un « biais du réverbère » : la Commission propose là où elle est compétente. Or, selon lui, l’incitation la plus efficace serait non pas une année de protection de plus à l’expiration du brevet, mais un accès préférentiel au marché européen dès l’autorisation — une formule qui, toujours selon lui, ne nécessiterait pas de modifier les mandats confiés à la Commission par le traité. Aucune source indépendante n’a confirmé cette analyse.
Le statut de cette idée doit être clair : ni un texte, ni une proposition législative, ni une position du Conseil de l’Union européenne, mais une piste de travail que Madrid prévoit de présenter aux autres États membres à partir de septembre 2026, et dont le contenu exact n’est pas public.
Les premières réactions
Quelques réactions ont été recueillies par la presse spécialisée européenne au cours de l’été 2026. À Prague, le ministère tchèque de la Santé y voit « une contribution intéressante à la discussion », selon sa porte-parole Jana Dobrá, qui fixe toutefois une limite — la seule position nationale connue portant directement sur les prix :
« Dans le cadre européen actuel, les décisions relatives au prix et au remboursement des médicaments demeurent de la compétence de chaque État membre, responsable de la soutenabilité de son système de santé. […] Tout nouvel instrument européen devrait respecter ces compétences. »
Jana Dobrá, porte-parole du ministère tchèque de la Santé, propos rapportés par la presse spécialisée européenne, août 2026.
La lecture athénienne est différente, et ne porte pas sur les prix : des responsables du ministère grec de la Santé voient dans l’idée espagnole « une approche alternative au régime du certificat complémentaire de protection » et réclament une évaluation de son incidence sur l’innovation et la compétitivité industrielle — une demande d’étude d’impact, non une objection de principe. Au Parlement européen, Jessica Polfjärd (Moderaterna, groupe du Parti populaire européen), députée européenne suédoise membre de la commission de la santé publique, défend au contraire les certificats : « La proposition espagnole semble prendre la mauvaise direction. Nous devons créer de meilleures conditions et des incitations plus fortes pour la recherche et le développement en Europe. » C’est la position d’une parlementaire, non celle d’un gouvernement.
L’idée espagnole rejoint enfin une revendication ancienne du secteur. Dans son communiqué du 19 mai 2026, l’EFPIA demandait un « accès dès le premier jour », les procédures nationales se déroulant ensuite dans un délai convenu de 180 jours ; sa directrice générale, Nathalie Moll, y jugeait « irréaliste d’attendre davantage d’investissements en Europe et un accès plus rapide aux nouveaux traitements pour les Européens si les États membres exigent aussi les prix les plus bas possibles et les taux de reversement les plus élevés ». Le débat de 2026 oppose ainsi moins des capitales entre elles que deux manières d’attirer l’industrie : la protection accordée en fin de cycle, ou l’accès au marché ouvert en début de cycle.
Et en France ?
Un seul chiffre solide peut être avancé. Selon l’indicateur W.A.I.T. de mai 2026, le délai médian d’inscription au remboursement est de 520 jours en France, soit environ dix-sept mois, un peu en deçà de la médiane européenne (532 jours) ; 81 des 168 médicaments du panel y étaient disponibles au 5 janvier 2026. Le cadre est celui de tous les États membres : la France conduit ses propres procédures d’évaluation, de prix et de remboursement, dans les délais bornés par la directive de 1988. Le détail de son circuit administratif sort du champ de cet article, qui s’en tient aux sources européennes citées plus haut.
Ce que cela change pour vous
La conséquence pratique est simple. Lire qu’un traitement « a été autorisé en Europe » ne signifie pas qu’il est disponible et remboursé dans votre pays : entre l’annonce et la pharmacie, il y a une demande à déposer, une négociation à mener et une décision budgétaire à prendre. La disponibilité peut en outre être partielle : selon l’EFPIA, la fédération européenne de l’industrie pharmaceutique, 17 % des médicaments du panel n’étaient accessibles en 2025 que sous conditions restreintes (6 % en 2019), et 28 % seulement étaient pleinement inscrits sur les listes publiques de remboursement (42 % en 2019).
Pour votre situation personnelle, une seule règle vaut : parlez-en à un professionnel de santé. Votre médecin traitant, le spécialiste qui vous suit ou votre pharmacien sont les seuls à pouvoir vous dire ce qui est disponible, à quelles conditions et avec quel niveau de prise en charge ; aucun article d’information, y compris celui-ci, ne remplace cet avis. Pour suivre le dossier, les décisions d’autorisation sont publiées par la Commission européenne, et l’EMA met en ligne un rapport d’évaluation public pour chaque médicament autorisé.
Questions fréquentes sur l’accès aux médicaments en Europe
Qui autorise un médicament en Europe ?
L’Agence européenne des médicaments évalue le dossier scientifique via son comité des médicaments à usage humain, en 210 jours actifs au maximum. Elle rend un avis, mais ne décide pas : c’est la Commission européenne qui délivre l’autorisation, dans les 67 jours. Celle-ci vaut dans les 27 États membres, plus l’Islande, le Liechtenstein et la Norvège.
Qui fixe le prix d’un médicament dans l’Union européenne ?
Chaque État membre, seul. L’article 168 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne laisse aux États la définition de leur politique de santé et l’allocation des budgets correspondants. L’Union encadre seulement la procédure, par la directive 89/105/CEE de 1988 : les décisions doivent être motivées et rendues dans des délais bornés.
Pourquoi un médicament autorisé n’est-il pas disponible immédiatement dans mon pays ?
Parce que l’autorisation européenne ne déclenche rien automatiquement. Le laboratoire doit ensuite déposer une demande de prix et de remboursement dans chaque pays où il veut commercialiser, sans y être obligé partout ni en même temps. La procédure nationale s’ouvre alors, avec ses délais et ses suspensions.
Combien de temps faut-il attendre en moyenne ?
Selon l’indicateur W.A.I.T. publié en mai 2026 par l’EFPIA, la fédération européenne des industries pharmaceutiques, le délai médian entre l’autorisation européenne et l’inscription au remboursement est de 532 jours. Il varie de 56 jours en Allemagne à 1 201 jours en Roumanie, et s’établit à 520 jours en France. Ces données sont produites par l’industrie.
Que faire si j’attends un traitement qui n’est pas encore disponible ?
Parlez-en à votre médecin traitant, au spécialiste qui vous suit ou à votre pharmacien : eux seuls peuvent vous dire ce qui est disponible dans votre situation, à quelles conditions et avec quelle prise en charge. Un article d’information générale ne remplace jamais un avis médical.