Le 5 août 2026, la Banque centrale européenne a mis en ligne, dans son Bulletin économique, un article consacré à un objet que personne n’observe directement : l’incertitude économique. Sa conclusion tient dans un chiffre : entre le premier trimestre 2025 et le premier trimestre 2026, les chocs d’incertitude auraient retranché environ 0,4 point de pourcentage à la croissance de la zone euro. Sans eux, l’économie européenne aurait progressé de 0,4 point de plus sur ces quatre trimestres. Nous ne commentons pas ici la politique monétaire ; nous expliquons comment on chiffre une chose aussi insaisissable, et pourquoi elle pousse à repousser les décisions.

Ce que la BCE a publié, et ce que cela n’est pas

Intitulé « The cost of not knowing » — « le coût de ne pas savoir » —, l’article figure au Bulletin économique n° 5/2026, numéro daté du 6 août. Préparé par quatre membres du personnel de l’institution — Malin Andersson, Alina Bobasu, Lorena Saiz et Stefania Scrofani —, il s’ouvre ainsi : « L’incertitude économique est devenue de plus en plus une caractéristique déterminante de l’environnement macroéconomique. »

Le Bulletin paraît huit fois par an, deux semaines après chaque réunion de politique monétaire, et présente l’information qui sert de base aux décisions du Conseil des gouverneurs. Point de rigueur : c’est un travail d’analyse de membres du personnel, distinct des décisions de politique monétaire du Conseil des gouverneurs. Le texte est en anglais ; les citations qui suivent sont traduites par la rédaction de Parlorama, média indépendant des institutions citées.

Incertitude, risque, confiance : trois mots que l’on confond

La définition de travail de la BCE est simple : l’incertitude économique est « la mesure dans laquelle les ménages, les entreprises, les investisseurs et les responsables politiques éprouvent des difficultés à évaluer les résultats économiques futurs ». Elle « se distingue à la fois du risque et de la confiance », précise l’institution, qui reprend la distinction formulée en 1921 par Frank Knight : le risque « survient lorsque la distribution des résultats est connue ou peut être raisonnablement estimée », l’incertitude quand les résultats possibles et leurs probabilités « sont flous et difficiles à évaluer ».

Le risque, c’est jouer aux dés : vous ignorez quel chiffre sortira, mais vous savez qu’il y a six faces. L’incertitude, c’est jouer avec un dé dont vous ne connaissez ni le nombre de faces, ni s’il est équilibré. Dans le premier cas on peut calculer ; dans le second, on ne sait même pas quoi calculer.

La seconde confusion est plus insidieuse. L’incertitude « capture la largeur de la distribution des résultats possibles […] indépendamment de ce qu’est l’anticipation centrale ». La confiance, c’est l’heure d’arrivée affichée sur le panneau de la gare ; l’incertitude, c’est la largeur de la marge : « entre dix minutes et trois heures de retard ».

Comment mesurer une chose que personne n’observe ?

« Il n’existe pas de mesure objective unique, mais les indicateurs d’incertitude peuvent généralement être regroupés en quatre grandes catégories », écrit la BCE. Quatre familles, chacune avec ses angles morts.

Les quatre familles d’indicateurs d’incertitude recensées par la BCE (Bulletin économique n° 5/2026)
Famille Principe Exemples cités par la BCE Point fort Limite signalée par la BCE
Textuelle Comptage de mots dans la presse Indice EPU (Baker, Bloom et Davis, 2016) ; indice TPU d’incertitude commerciale (Caldara et al., 2020) ; indice de risque géopolitique (Caldara et Iacoviello, 2022) Large couverture historique Sensible au langage, aux biais des sources et à l’attention médiatique
D’enquête On interroge dirigeants et consommateurs Enquêtes de conjoncture de la Commission européenne (industrie 40 %, services 30 %, consommateurs 20 %, construction et commerce de détail 5 % chacun) Le ressenti des décideurs réels Rythme mensuel : manque les événements qui s’emballent en quelques jours
De marché financier On lit l’incertitude dans le prix de la protection VSTOXX (volatilité implicite des options sur l’EURO STOXX 50, huit échéances de 1 à 24 mois) ; CISS (15 mesures, 5 segments de marché, échelle de 0 à 1) Disponible en temps quasi réel Peut refléter l’aversion au risque des investisseurs plutôt qu’une véritable incertitude macroéconomique
De modèle Taille des erreurs de prévision, ou désaccord entre prévisionnistes Jurado, Ludvigson et Ng (2015) ; dispersion des prévisions du panel Consensus Economics Indépendant des mots et des marchés Le désaccord capte les écarts entre prévisionnistes, pas l’incertitude propre à chaque prévision

Compter les mots, puis poser la question

Le principe des indices textuels est presque enfantin : on passe au crible des milliers d’articles de presse pour y repérer le croisement de trois familles de mots — l’économie, la décision publique, le doute. Plus la moisson est abondante, plus l’indice grimpe. Le défaut, que la BCE signale : ce thermomètre mesure aussi le bruit médiatique. Depuis 2019, l’indice EPU « est resté au-dessus des normes historiques et a augmenté graduellement ».

Il reste la méthode la plus directe : demander. Chaque mois, la Commission européenne interroge chefs d’entreprise et consommateurs sur leur difficulté à prévoir leur situation. Cet indicateur « a fortement augmenté pendant la pandémie et de nouveau au moment de l’invasion de l’Ukraine par la Russie », mais son rythme mensuel peut manquer les événements qui s’emballent.

Le prix de l’inquiétude, la taille des erreurs

Le VSTOXX se lit comme une prime d’assurance : il retrace la volatilité implicite — l’ampleur des variations que les acheteurs d’options anticipent, telle qu’elle se déduit du prix qu’ils paient — sur les cinquante plus grandes entreprises cotées de la zone euro. Quand la protection coûte cher, c’est qu’on redoute la tempête. La presse le surnomme parfois l’« indice de la peur » : l’expression, journalistique, est trompeuse. Il mesure le prix auquel les marchés facturent l’inconnu, pas ce que vit l’économie réelle. Le CISS, lui, agrège quinze mesures de stress sur cinq compartiments du système financier et s’intéresse moins à chacune qu’à leur montée simultanée.

Quatrième voie : regarder non les opinions, mais les fautes. On compare ce que les modèles annonçaient trois mois plus tôt à ce qui s’est produit ; quand l’écart se creuse, l’économie est devenue imprévisible. C’est juger l’incertitude comme on juge un météorologue : à la taille de ses erreurs passées. Variante plus simple, le désaccord entre prévisionnistes. Ces deux mesures désignent la pandémie de COVID-19 comme « le plus grand choc d’incertitude de la période récente ».

Où en est-on ? Le diagnostic est paradoxal : l’incertitude de long terme et l’incertitude géopolitique restent « durablement élevées », tandis que les mesures de court terme « sont retombées de leurs pics pandémiques ». Les marchés ne s’affolent pas ; l’incertitude de fond, elle, ne redescend pas.

Pourquoi l’incertitude économique coûte de la croissance

Les « options réelles » : la valeur d’attendre

Imaginez que vous hésitiez à faire construire une véranda. Le devis est prêt, l’artisan disponible, vous en avez les moyens. Mais vous venez d’apprendre que votre employeur réorganise ses effectifs, sans savoir encore si votre poste est concerné. Vous ne renoncez pas : vous attendez. Attendre trois mois ne vous coûte presque rien, alors que vous tromper coûterait cher et serait irrattrapable — on ne « déconstruit » pas une véranda. Une entreprise qui hésite à commander une ligne de production raisonne de même, à une autre échelle. C’est le mécanisme des options réelles : dans l’incertitude, attendre a une valeur.

La BCE le formule ainsi, en résumant un résultat de Ben Bernanke (1983) : « Lorsque les décisions d’investissement sont irréversibles, les entreprises confrontées à une incertitude accrue sont incitées à retarder leur action, c’est-à-dire à “attendre et voir” jusqu’à ce qu’une plus grande clarté émerge. » Irréversible : une dépense qu’on ne peut pas défaire sans perte, contrairement à un placement qu’on revend.

Les ménages épargnent, les banquiers se crispent

Deuxième canal : « Une incertitude accrue conduit les ménages à réduire leur consommation et à accumuler de l’épargne, ce qui se traduit par une demande différée et durablement faible », surtout pour « les achats de biens durables importants tels que le logement et les voitures ».

Troisième canal : l’incertitude rend aussi les banquiers prudents, et le crédit se resserre au moment précis où l’entreprise hésitait déjà. Les travaux cités par la BCE associent les chocs d’incertitude à « un élargissement des écarts de crédit » — la marge qu’un emprunteur paie au-dessus d’une référence sûre — et parlent d’un « multiplicateur d’incertitude financière » : la transmission d’un choc dépend étroitement de la stabilité des marchés financiers. Un quatrième canal joue plus lentement : si l’incertitude devient une « nouvelle normalité », chacun ajuste ses cadres de décision.

Le chiffre : 0,4 point de croissance en un an

Chiffre-clé. « Le cadre narratif suggère que les chocs d’incertitude ont retranché environ 0,4 point de pourcentage à la croissance du PIB réel sur la période allant du premier trimestre 2025 au premier trimestre 2026, l’impact passant principalement par l’investissement des entreprises et, dans une moindre mesure, par le canal de la consommation privée. » — BCE, Bulletin économique n° 5/2026, 5 août 2026.

Comment la BCE isole l’effet de l’incertitude

L’incertitude fait-elle chuter l’économie, ou est-ce l’inverse ? Pour trancher ce problème de la poule et de l’œuf, les auteurs s’appuient sur des dates sans ambiguïté : crise de la dette souveraine, Brexit, pandémie, invasion de l’Ukraine, scrutins français de 2022 et 2024, escalades commerciales américaines de 2024 et 2025. Ces jours-là, la flambée est venue de l’extérieur : le modèle apprend à reconnaître un choc là où l’on est certain d’en avoir vu un.

L’outil porte un nom rébarbatif — modèle vectoriel autorégressif structurel — mais son principe est simple : on fait tourner ensemble sept grandeurs économiques, dont l’indice EPU et la croissance du produit intérieur brut (PIB) réel, et l’on demande à la machine statistique quelle part du mouvement de chacune s’explique par les mouvements passés des autres. L’estimation couvre les trimestres du début 2001 au début 2026.

Ses résultats ne sont pas des prévisions, mais des réponses à un choc type : la trajectoire que suivrait une variable après une poussée d’incertitude d’ampleur standard, sans dire quand elle survient. L’effet maximal est atteint après environ trois trimestres. La consommation privée recule alors de 0,4 % à son point bas ; l’investissement des entreprises, de 1,2 %.

Exposition multiple d'un diagramme financier abstrait et d'une carte du monde sur des bâtiments de bureaux floues

Deux « 0,4 » à ne pas confondre. Le premier — 0,4 point de pourcentage — est de la croissance perdue, sur une période datée : du premier trimestre 2025 au premier trimestre 2026. C’est le chiffre du titre. Le second — −0,4 % — est la réaction de la consommation privée au point bas d’un choc type, sans calendrier attaché. Les deux nombres se ressemblent ; ils ne mesurent pas la même chose.

L’or comme témoin : une seconde méthode

Un seul modèle ne prouve rien : les auteurs en construisent un second. Quand une mauvaise surprise tombe, les investisseurs se réfugient dans l’or presque instantanément, avant tout chiffre économique : le sursaut du cours devient un marqueur de la surprise, un signal qui ne doit rien à la santé générale de l’économie. Estimé du début 1999 au début 2026, ce modèle s’appuie sur 170 événements recensés entre 2000 et 2025, dont 21 trimestres retenus. Ses amplitudes sont plus marquées — PIB réel à environ −1 %, investissement des entreprises à environ −2 % —, mais « la direction et l’ordonnancement relatif des réponses […] sont cohérents » entre les deux méthodes.

Ce que 0,4 point représente vraiment

Pour situer l’échelle. En juin 2026, les services de l’Eurosystème projetaient une croissance du PIB réel de la zone euro de 0,8 % en 2026, puis 1,2 % en 2027 et 1,5 % en 2028, avec une inflation de 3,0 % en 2026. La Commission européenne, dans ses prévisions du printemps du 21 mai 2026, retenait 0,9 % pour 2026.

Ces chiffres ne portent pas sur la même période que le 0,4 point et ne s’additionnent pas : le résultat de la BCE court du premier trimestre 2025 au premier trimestre 2026, les projections sur l’année civile. Il s’agit de comparer des ordres de grandeur, non de retrancher l’un des autres. Et la comparaison dit l’essentiel : dans une zone euro dont la croissance se compte en fractions de point, 0,4 point n’est pas une décimale technique. Un repère, calculé par la rédaction et non publié par la BCE : le PIB de la zone euro avoisinait 15 800 milliards d’euros en 2025 selon Eurostat, dont 0,4 % représente quelque 63 milliards.

Le résultat s’inscrit dans une série : en avril 2026, deux économistes de la BCE chiffraient déjà, dans le Bulletin économique n° 2/2026, à environ 0,3 point l’effet de la seule incertitude commerciale sur la croissance de 2025. Pour la suite, les auteurs écrivent au conditionnel : « l’incertitude devrait continuer d’exercer un frein sur l’activité économique réelle tout au long de 2026 ».

Toutes les dépenses ne réagissent pas de la même façon

La voiture attend, le pain non

Dans l’incertitude, on ne renonce pas au pain : on renonce à la voiture. Une automobile, un canapé, un logement peuvent attendre six mois sans dommage, et l’achat différé finit souvent par avoir lieu d’un coup : c’est la demande refoulée. Un dîner au restaurant, lui, ne se rattrape pas : « les dépenses non réalisées en services […] ne sont généralement pas rattrapées une fois l’occasion passée », note la BCE. Réserve de l’institution : ces résultats viennent d’un autre modèle, portant sur les cinq plus grandes économies de la zone euro, et « ne sont pas directement comparables » aux chiffres agrégés.

Ce qui résiste : la recherche et les actifs incorporels

Une machine-outil, on peut la commander l’an prochain : elle sera toujours au catalogue. Une équipe de recherche, non — si vous la dispersez six mois, le savoir part avec les gens. Interrompre un programme de recherche, c’est arracher un jardin qu’on a mis dix ans à faire pousser. De fait, « les investissements incorporels sont généralement moins sensibles à l’incertitude de court terme que les investissements corporels » : d’un côté machines et infrastructures ; de l’autre recherche, logiciels et capital organisationnel. Ces dépenses, note la BCE, « génèrent des rendements dans un éventail de scénarios futurs possibles » et reposent « davantage sur les fonds internes » — une intuition proche de la théorie de la croissance endogène.

La BCE range dans ces incorporels, en une incise et sans le moindre chiffre, « les technologies liées à l’IA ». Et elle garde son conditionnel : « Un tel déplacement de composition pourrait donc agir comme un stabilisateur progressif du cycle d’investissement, même si l’incertitude elle-même demeure un moteur significatif des fluctuations macroéconomiques. »

Un même mot, deux réponses européennes

Coïncidence de calendrier, et rien de plus : le 5 août 2026, jour de la mise en ligne de l’article, le Journal officiel de l’Union européenne publiait aussi la résolution du Parlement européen du 20 janvier 2026 sur la stabilité financière « dans un contexte d’incertitude économique ». Aucune coordination n’est en cause : seule la date de publication rapproche les deux textes. Les élus y jugent que la stabilité financière « nécessite de faire preuve de vigilance face à la forte incertitude économique, aux chocs extérieurs et aux risques systémiques ». D’un côté des économistes qui mesurent, de l’autre des élus qui cherchent à amortir.

Ce que cela change pour vous

La première utilité de ce travail est une clé de lecture : « l’incertitude » n’est plus un mot vague, mais un objet mesuré par quatre familles d’instruments dont on connaît les défauts. La seconde est plus concrète : elle explique pourquoi une embauche est repoussée ou un chantier décalé, avant même que rien de tangible n’ait changé. Reporter un achat lourd quand l’avenir est flou n’est pas de l’irrationalité : c’est le calcul de la véranda.

Mise en garde. Cet article est informatif et ne constitue en aucun cas un conseil en investissement ou en gestion d’épargne. Les projections citées sont conditionnelles à des hypothèses et régulièrement révisées : aucune n’est une certitude. Pour toute décision patrimoniale, adressez-vous à un professionnel.

Questions fréquentes sur l’incertitude économique

Quelle est la différence entre le risque et l’incertitude ?

Le risque, c’est un bulletin météo annonçant 30 % de probabilité de pluie : vous savez à quoi vous en tenir. L’incertitude, c’est le jour où la station météo cesse d’émettre. La BCE reprend la distinction de Frank Knight (1921) : le risque se calcule, l’incertitude non.

Comment mesure-t-on l’incertitude économique ?

Il n’existe pas de mesure unique. La BCE regroupe les indicateurs en quatre familles : les indices textuels, qui comptent les mots du doute dans la presse ; les enquêtes de conjoncture ; les indicateurs de marché, comme le VSTOXX ; et les mesures fondées sur la taille des erreurs de prévision.

Que représente 0,4 point de croissance en moins pour la zone euro ?

Selon l’article de la BCE du 5 août 2026, les chocs d’incertitude ont retranché environ 0,4 point de pourcentage à la croissance du PIB réel entre le premier trimestre 2025 et le premier trimestre 2026. Ce chiffre ne se soustrait pas des 0,8 % projetés pour 2026 : les périodes ne coïncident pas.

Pourquoi l’incertitude freine-t-elle surtout l’investissement des entreprises ?

Parce qu’un investissement lourd est difficile à défaire. Une entreprise qui hésite à commander une ligne de production raisonne comme un particulier qui repousse la construction d’une véranda : attendre coûte peu, se tromper coûte cher. C’est le mécanisme des options réelles : dans l’incertitude, attendre a une valeur.

Le Bulletin économique de la BCE, qu’est-ce que c’est exactement ?

C’est la publication d’analyse de la Banque centrale européenne. Elle paraît huit fois par an, deux semaines après chaque réunion de politique monétaire, et présente l’information qui sert de base aux décisions du Conseil des gouverneurs. Ses articles sont préparés par des membres du personnel.