Soixante-sept milliards d’euros : ce n’est pas ce que l’Union européenne a payé. C’est ce qu’elle a payé en plus de ce que le marché anticipait fin février 2026, pour son pétrole, ses carburants et son gaz liquéfié arrivés par la mer. L’estimation vient du Centre for Research on Energy and Clean Air (CREA), publiée le 26 août 2026 et signée Luke Wickenden et Lauri Myllyvirta. Elle couvre six mois, de mars à août 2026. Une fois retranchées les recettes d’exportation supplémentaires des Vingt-Sept, il reste environ 46 milliards d’euros. CREA n’est ni une institution publique ni un organisme statistique : c’est un centre de recherche indépendant, et ces montants sont des estimations, pas des données officielles.

Le calcul compare mars-août 2026 aux prix anticipés douze jours avant les frappes

Le point de départ est daté. CREA fait partir la crise du 28 février 2026, jour des frappes américaines et israéliennes contre l’Iran, et mesure les six mois qui suivent. Le détroit d’Ormuz n’a pas été fermé : ce que décrivent les documents, c’est un trafic maritime perturbé et une prime de risque de guerre payée sur les cargaisons.

Reste à savoir ce que signifie « en plus ». En plus de quoi ? CREA a figé une référence : la courbe des contrats à terme observée du 16 au 27 février 2026, soit les douze jours qui précèdent les frappes. Le rapport souligne que cette courbe intégrait déjà la saisonnalité et la surproduction attendue en 2026. Le surcoût est l’écart entre les prix réellement payés et ceux-là.

Ce choix commande tout le résultat. Déplacez la fenêtre de référence de quelques semaines, le montant bouge mécaniquement. Ce n’est pas un défaut de la méthode : c’est ce qu’est un contrefactuel. Mais cela interdit de lire les 67 milliards comme une dépense constatée sur un relevé. C’est une soustraction entre un fait et une hypothèse.

Les ingrédients du calcul sont identifiés. Les prix proviennent de cotations quotidiennes de contrats à terme fournies par Databento, complétées par les contrats Aramco et les prix Mont Belvieu pour le gaz de pétrole liquéfié. Les volumes proviennent des arrivées maritimes suivies par Kpler, d’UN Comtrade et de statistiques douanières nationales. Aucune administration ne tient ce compte : le rapport assemble des sources commerciales et publiques, il ne recopie pas un registre officiel.

L’assiette s’arrête au brut, aux carburants et au GNL transportés par mer

Trois familles de produits, un seul mode de transport. Le chiffre couvre le pétrole brut, les produits raffinés et le gaz naturel liquéfié (GNL) arrivés par bateau. Le reste est explicitement hors champ :

  • le gaz reçu par gazoduc ;
  • le charbon, le fioul lourd, le naphta et les bases de mélange ;
  • les frais de transport et les primes de risque de guerre elles-mêmes.

La conséquence est directe. Le gaz norvégien ou algérien qui entre en Europe par tube ne figure pas dans les 67 milliards. « Importations fossiles » ne veut pas dire ici « facture énergétique européenne ». Le chiffre décrit un canal d’approvisionnement précis, celui qui passe par la mer. C’est aussi ce canal qui rend le système énergétique européen mis à l’épreuve sensible à un événement survenu à l’autre bout du monde.

À l’échelle mondiale, CREA chiffre le surcoût brut à 330 milliards de dollars sur six mois, soit 283 milliards d’euros. La ventilation par produit montre où se concentre la masse :

  • pétrole brut — 164,1 milliards de dollars ;
  • diesel et gazole — 73,8 milliards ;
  • GNL — 38 milliards ;
  • essence — 35,7 milliards ;
  • kérosène — 20,0 milliards.

Les écarts de prix, rapportés aux attentes de fin février, disent où la tension s’est logée. Le brut ressort à +35 %. Le diesel et le gazole à +59 %, le kérosène également, l’essence à +43 %. Le GNL du bassin Atlantique grimpe de 60 %, celui du bassin Pacifique de 75 %. Le gaz américain, qui ne transite pas par le détroit, recule de 9 % : la géographie du transport se lit directement dans les prix.

Deux réserves tiennent au calendrier et au comptage. Le mois d’août n’est pas entièrement observé. Cinq de ses vingt et un jours de cotation étaient réglés à la clôture de l’analyse, du 3 au 7 août ; le reste du mois est tenu à la cotation du 7 août. Et 6 milliards de dollars de surcoût ne sont rattachés à aucun pays, faute de suivi maritime complet. CREA ne chiffre pas non plus la demande renoncée, ces volumes qu’un pays n’a pas achetés faute de moyens. Le total est un plancher, pas un maximum : l’incertitude va ici dans un sens identifiable.

Des 67 milliards bruts il reste 46 une fois les recettes d’exportation retranchées

Un pays qui achète cher revend souvent cher. CREA publie deux mesures. Le coût brut est la facture d’importation supplémentaire. Le coût net retranche les recettes d’exportation supplémentaires encaissées par le même pays sur la période. Pour les Vingt-Sept, le total passe de 78 milliards de dollars, soit 67 milliards d’euros, à 54 milliards de dollars, soit environ 46 milliards d’euros.

Cette soustraction ne change pas seulement le total : elle rebat le classement. Les Pays-Bas, plaque tournante portuaire qui raffine et réexpédie, portent l’une des plus grosses factures brutes de l’Union et un coût net nettement plus faible. La France, elle, paie presque autant net que brut.

D’où deux listes de pays qui semblent se contredire. Selon le tableau A.2 du rapport, la France arrive en tête des coûts nets européens à 10,3 milliards de dollars, devant l’Italie (10,0) et l’Espagne (7,9). La reprise francophone, parue le 27 août au lendemain du rapport, convertit ces montants en 9 milliards d’euros pour la France, 8,6 pour l’Italie et 6,8 pour l’Espagne. Une autre série, établie avant déduction des recettes d’exportation, place au contraire les Pays-Bas en tête à 11,5 milliards d’euros, devant l’Italie (10,8), la France (9,5) et l’Espagne (8,8). Les deux séries sont exactes sur leur propre assiette. Elles ne mesurent pas la même chose, et aucune ne tranche un classement contre l’autre.

Le cumul de ces quatre États membres approche 41 milliards d’euros sur l’assiette avant déduction. Ce n’est pas le total de l’Union : celui-ci reste à 67 milliards d’euros bruts et environ 46 milliards nets pour les Vingt-Sept.

Le revers de cette soustraction se lit ailleurs. Trois régions ressortent gagnantes nettes sur les six mois : le Moyen-Orient, avec 61,2 milliards de dollars, l’Amérique du Nord, avec 47,0 milliards, et la Russie, avec 35,9 milliards. Le surcoût des uns est le revenu des autres.

0,32 % du PIB français, 0,42 % en Italie, 1,33 % en Égypte

Un montant en milliards classe les grandes économies. Il ne dit pas qui encaisse le coup. Rapporté à la richesse produite, le même choc mondial change de visage.

La Chine paie le coût net le plus élevé du classement, 31,7 milliards de dollars, soit 0,17 % de son produit intérieur brut (PIB). L’Inde suit à 14,4 milliards, mais 0,38 %. Le Japon est à 10,4 milliards (0,25 %), la France à 10,3 milliards (0,32 %), l’Italie à 10,0 milliards (0,42 %). Viennent ensuite l’Espagne, à 7,9 milliards de dollars, les Pays-Bas à 6,3, la Pologne à 5,3 et l’Allemagne à 4,2.

La charge relative la plus lourde du classement des vingt plus gros payeurs n’est ni européenne ni asiatique. C’est l’Égypte : 5,2 milliards de dollars, soit 1,33 % de son PIB. Quatre fois le poids supporté par la France, pour un montant deux fois moindre.

Une reprise indépendante du rapport situe la moyenne autour de 1 % du PIB 2024 pour les pays à revenu faible et à revenu intermédiaire inférieur, contre 0,45 % pour les pays à revenu élevé. Ce rapprochement vient de la reprise, pas du tableau A.2 du rapport. C’est un ordre de grandeur, pas une ligne de tableau.

Amarrage des navires au port avec assistance de remorqueur sur corde d'amarrage avec brise-lames en arrière-plan

Le même pays change de rang selon que les exportations sont déduites

Les deux séries publiées ne sont comparables qu’à condition de nommer leur assiette. Les montants ci-dessous sont repris tels que publiés, sans reconversion.

Surcoût d’importations fossiles, mars-août 2026, selon l’assiette retenue
État membreCoût net, tableau A.2 (milliards de dollars)Coût net converti (milliards d’euros)Série avant déduction (milliards d’euros)
France10,39,09,5
Italie10,08,610,8
Espagne7,96,88,8
Pays-Bas6,35,411,5
Pologne5,34,6
Allemagne4,23,6

La ligne des Pays-Bas résume tout le mécanisme : 11,5 milliards d’euros avant déduction, 5,4 après.

Du marché de gros au prix repère, un mois de décalage et 2,70 euros

Entre une cargaison de GNL vendue au comptant et une facture de gaz française, il y a une formule. La Commission de régulation de l’énergie (CRE) publie chaque mois un prix repère de vente de gaz naturel destiné aux clients résidentiels. Il est recalculé à partir des cotations du mois précédent sur la plateforme EEX, pondérées à 80 % sur l’échéance mensuelle et à 20 % sur l’échéance trimestrielle.

Le calendrier est lisible d’avance. Le repère applicable au 1ᵉʳ juillet 2026 s’est construit sur les cotations du 1ᵉʳ au 31 mai 2026. Un ménage voit la vague de prix arriver avec environ un mois de décalage. Le délai joue dans les deux sens : il retarde la hausse comme la baisse.

L’ordre de grandeur individuel n’a rien à voir avec celui de l’agrégat. Au 1ᵉʳ juillet 2026, ce prix repère a augmenté de 7,4 % TTC. Sur une facture mensuelle moyenne, cela représente environ 2,70 euros de plus. Au 31 décembre 2025, 10,34 millions de foyers étaient clients résidentiels du gaz naturel. Environ 40 % d’entre eux ont souscrit une offre à prix fixe : ils ne subissent qu’une partie de la hausse, celle qui porte sur l’accès aux réseaux.

Le repère applicable au 1ᵉʳ septembre 2026 est connu depuis le 10 août. Il s’établit à 172,05 €/MWh TTC, soit 122,16 €/MWh hors taxes, tous profils de consommation confondus. C’est une valeur de référence publiée par le régulateur, pas le prix inscrit sur un contrat particulier.

Reste une opération que le rapport ne permet pas. Diviser 67 milliards d’euros par un nombre de ménages européens produirait un montant que personne n’a calculé et qui ne correspondrait à aucune facture. Le seul chiffre par foyer disponible est celui de la CRE : environ 2,70 euros sur la facture de juillet 2026. Pour le gaz seul, et pour les seuls foyers indexés sur ce repère.

Les produits pétroliers montent de 20,7 % sur un an, l’électricité recule de 1,0 %

Le choc importé n’atteint pas les trois énergies de la même façon. L’Insee le mesure dans son indice des prix à la consommation de juillet 2026, publié en résultats définitifs le 14 août.

Sur douze mois, l’énergie augmente de 12,6 %, après 11,0 % en juin. Le détail dit l’essentiel : produits pétroliers +20,7 % (après +19,7 %), gaz +17,7 % (après +10,4 %), électricité −1,0 %.

Sur un mois, le mouvement est net. L’énergie gagne 2,3 % en juillet après avoir reculé de 4,2 % en juin. Les produits pétroliers font +2,3 % après −7,0 %, le gaz +6,6 % après −2,7 %. Sur la même période, l’inflation d’ensemble s’établit à 2,1 % sur un an. L’énergie évolue à un rythme très supérieur au reste du panier. Cette dissociation entre un poste et l’indice général fait partie de ce que suit l’incertitude économique suivie par la BCE.

L’électricité échappe au mouvement pour une raison structurelle. Son prix en France dépend d’un parc de production largement nucléaire et de tarifs d’acheminement, pas du GNL acheté au comptant sur le marché mondial. Le choc importé passe par le réservoir et par la chaudière, pas par le compteur électrique.

Un point de vigilance sur ces chiffres : ce sont des évolutions, pas des prix. L’indice Insee des produits pétroliers dit de combien ils ont monté, jamais combien coûte un litre à la pompe.

36 milliards de dollars d’achats évités : la même soustraction, prise à l’envers

La méthode qui produit un coût produit aussi une économie. CREA l’applique aux importations qui n’ont pas eu lieu. Les capacités d’énergie propre installées depuis 2020 ont évité aux pays importateurs environ 36 milliards de dollars d’achats de gaz, de charbon et de pétrole sur les cinq premiers mois de la crise. Sur ce montant, 10,6 milliards — 29 % — sont imputés à la seule prime de guerre.

Ce chiffre positif hérite des limites du chiffre négatif. Même contrefactuel de février, même périmètre choisi, même part de projection sur les dernières semaines.

Un dernier ordre de grandeur, à l’autre bout de la chaîne. Le contrat saoudien de gaz de pétrole liquéfié est passé de 545 dollars la tonne en février 2026 à 750 en avril, 760 au pic de juin, puis 580 en juillet. En Inde, cela représente environ 1,8 dollar de plus par bouteille de 14,2 kilos, soit 29 % au-dessus du prix attendu. Le même mécanisme, six mois, deux ordres de grandeur.

Deux choses se vérifient sans intermédiaire. Le prix repère mensuel, d’abord, publié chaque mois par la CRE. Votre propre facture ensuite : la part « fourniture » y est distinguée de l’acheminement et des taxes, et c’est elle qui bouge avec le marché de gros. En cas de litige avec un fournisseur, l’interlocuteur compétent est le médiateur national de l’énergie.

Questions fréquentes

Que mesurent exactement les 67 milliards d’euros ?

Un écart de prix, sur un périmètre précis. Le rapport compare ce que l’Union européenne a payé pour son pétrole brut, ses produits raffinés et son GNL arrivés par mer entre mars et août 2026. La référence est le prix anticipé par les contrats à terme du 16 au 27 février 2026. Ce n’est pas une dépense constatée, et ce n’est pas un écart avec la facture de 2025.

Ce chiffre est-il une donnée officielle ?

Non. Il provient d’un rapport du Centre for Research on Energy and Clean Air, centre de recherche indépendant sur l’énergie et la qualité de l’air, publié le 26 août 2026. Ce n’est ni une statistique d’Eurostat, ni un chiffre douanier, ni une publication de l’Agence internationale de l’énergie. Le mois d’août n’y est que partiellement observé : cinq jours de cotation sur vingt et un étaient réglés, du 3 au 7 août, et le reste du mois est tenu à la cotation du 7 août.

Pourquoi certains classements placent-ils les Pays-Bas devant la France ?

Parce qu’ils ne mesurent pas la même chose. Sur les coûts nets, c’est-à-dire après déduction des recettes d’exportation supplémentaires, la France arrive en tête des États membres avec 10,3 milliards de dollars. Sur une série publiée avant cette déduction, les Pays-Bas passent devant, à 11,5 milliards d’euros : le pays raffine et réexporte, donc il encaisse aussi la hausse.

Le gaz qui arrive par gazoduc est-il compté ?

Non. L’assiette du rapport se limite au pétrole brut, aux produits raffinés et au GNL transportés par voie maritime. Le gaz par gazoduc, le charbon, le fioul lourd, le naphta et les frais de transport en sont exclus.

Quand cette hausse arrive-t-elle sur une facture de gaz en France ?

Avec environ un mois de décalage, et seulement pour les contrats indexés. Le prix repère de vente de gaz publié par la Commission de régulation de l’énergie est recalculé chaque mois à partir des cotations du mois précédent sur la plateforme EEX. Ces cotations sont pondérées à 80 % sur l’échéance mensuelle et à 20 % sur l’échéance trimestrielle. Au 1ᵉʳ juillet 2026, la hausse de 7,4 % TTC de ce repère représentait environ 2,70 euros de plus sur une facture mensuelle moyenne.

Pourquoi l’électricité n’augmente-t-elle pas en France ?

Parce que son prix ne dépend pas du GNL acheté au comptant, mais d’un parc de production largement nucléaire et de tarifs d’acheminement. Sur douze mois en juillet 2026, l’Insee mesure une baisse de 1,0 % de l’électricité, quand les produits pétroliers montent de 20,7 % et le gaz de 17,7 %.