Payer en euro numérique ne reviendrait pas à ouvrir un compte à la Banque centrale européenne. La monnaie viendrait d’elle. Le compte, la carte et votre identité resteraient chez votre banque. Ce partage commande tout le reste : qui voit le montant, qui voit le nom, qui ne voit rien. Piero Cipollone, membre du directoire de la BCE, indique que la monnaie pourrait être émise en 2029, dans un entretien accordé le 10 août 2026 au site ilsussidiario.net et publié par l’institution le 24 août.

Le règlement, lui, n’est pas adopté. La proposition 2023/0212(COD) a été déposée par la Commission européenne le 28 juin 2023. La commission des affaires économiques et monétaires du Parlement européen, dite commission ECON, a arrêté sa position de négociation le 23 juin 2026 ; la plénière l’a confirmée le 9 juillet. Le Conseil de l’Union européenne a la sienne depuis décembre 2025. Les trois institutions négocient encore. Les règles décrites ici sont donc celles d’un texte en discussion, et elles peuvent bouger avant application.

Deux réseaux américains traitent l’essentiel des paiements par carte de la zone euro

Le projet ne naît pas d’un problème de confidentialité. Il naît d’une dépendance. Environ 61 % des paiements par carte de la zone euro passent par Visa et Mastercard, selon un décompte rapporté par Euronews le 23 juin 2026. L’ordre de grandeur importe plus que la décimale : la majorité des paiements par carte des Européens transitent par une infrastructure qui n’est pas européenne.

C’est le motif de souveraineté que la BCE met en avant, et il explique l’ampleur de la dépense engagée. La nouveauté ne tient pas à la forme numérique de la monnaie : payer sans billet est banal. Elle tient à l’émetteur, ce qui distingue le projet de ce qu’est une monnaie numérique émise par un acteur privé. Le Conseil des gouverneurs a décidé le 30 octobre 2025 de faire passer le projet à sa phase suivante, après une phase préparatoire ouverte en novembre 2023. La même communication chiffre le développement à environ 1,3 milliard d’euros jusqu’en 2029, puis les coûts d’exploitation à environ 320 millions d’euros par an.

Ces deux montants sont des estimations de la BCE, datées du 30 octobre 2025, pas un budget voté. Ils donnent néanmoins l’échelle : construire un moyen de paiement public à l’échelle d’un continent coûte le prix d’une grande infrastructure, et cette dépense se justifie par la part de marché rappelée plus haut.

La monnaie viendrait de la BCE, le compte resterait chez votre banque

Une monnaie de banque centrale n’est pas un compte à la banque centrale. La distinction semble formelle. Elle décide pourtant de qui détient votre identité.

Dans la proposition de règlement déposée le 28 juin 2023, l’euro numérique serait distribué par les banques et les prestataires de services de paiement. Vous n’ouvririez aucun compte auprès de la BCE. Vous ouvririez un portefeuille chez votre banque, ou chez un prestataire agréé, qui vérifierait votre identité comme il le fait aujourd’hui pour un compte courant. La BCE émettrait l’unité monétaire ; votre banque tiendrait la relation client. C’est l’un des rôles que remplit déjà la Banque centrale européenne pour les billets, qu’elle émet sans jamais connaître celui qui les porte.

Ce maillon a une conséquence immédiate sur les contrôles. Les obligations de lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme ne disparaîtraient pas. Elles pèseraient sur le distributeur, comme pour un virement bancaire ordinaire. Selon la page de la BCE consacrée à la confidentialité de l’euro numérique, votre banque accéderait aux informations minimales exigées par le droit de l’Union, et tout usage commercial de ces données supposerait votre consentement.

D’où une lecture à ne pas faire. L’impossibilité, pour la BCE, d’identifier les utilisateurs ne veut pas dire que personne ne sait qui paie. La confidentialité annoncée vise l’Eurosystème, c’est-à-dire la BCE et les banques centrales nationales de la zone euro. Elle ne vise pas toute la chaîne. Le maillon qui connaît votre nom est celui que vous connaissez déjà. Il s’agirait de monnaie de banque centrale, non d’un crypto-actif soumis à l’encadrement des crypto-actifs par MiCA.

En ligne, la BCE ne reçoit que des données pseudonymisées

Pour un achat en ligne, la BCE recevrait des données pseudonymisées. Elles ne lui permettraient pas de relier directement un paiement à une personne identifiée. L’institution l’écrit sur sa page consacrée à la confidentialité, et Piero Cipollone le redit dans l’entretien publié le 24 août 2026 : l’Eurosystème ne serait pas en mesure d’identifier les utilisateurs.

Pseudonymisé ne veut pas dire anonyme. C’est la nuance qui porte tout le débat. Une donnée pseudonymisée reste une donnée personnelle : l’identité est remplacée par un identifiant, elle n’est pas effacée. Recouper assez d’identifiants avec d’autres informations peut suffire à remonter à la personne, surtout si l’identifiant reste stable dans le temps.

La Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL) et son homologue allemande, l’autorité fédérale de protection des données et de la liberté d’information (BfDI), ont publié le 13 mai 2026 une déclaration commune sur ce point. Leurs recommandations portent sur le mode en ligne, celui qui reposerait sur un compte dédié. Les deux autorités suggèrent des identifiants dynamiques, renouvelés à intervalles réguliers, pour éliminer le risque de réidentification. Elles relèvent qu’un point d’accès unique facilitera l’interopérabilité, mais qu’un recoupement de données permettant de remonter à une personne y resterait théoriquement possible.

Le point ouvert n’est pas l’existence d’une confidentialité, mais son seuil. Piero Cipollone décrit, dans son entretien du 10 août 2026, un dispositif offrant le niveau de confidentialité le plus élevé que la technologie actuelle permette : c’est sa formulation. Le Comité européen de la protection des données (CEPD), qui réunit les autorités nationales de contrôle, a recommandé un seuil de confidentialité pour les transactions de faible valeur, en dessous duquel « aucun traçage des transactions par les intermédiaires ne devrait avoir lieu ». C’est cette recommandation que la CNIL rappelle dans sa publication du 13 mai 2026. Sous un tel seuil, un petit paiement du quotidien ne laisserait aucune trace, pas même chez le distributeur. Aucun seuil de ce type ne figure dans le texte à ce stade : la négociation ne l’a pas tranché.

Pour un même achat en ligne, deux vues coexisteraient donc. Votre banque verrait qui paie, combien et quand, au titre de ses obligations légales. L’Eurosystème verrait un identifiant, un montant et un règlement entre deux portefeuilles, sans pouvoir remonter seul jusqu’à vous. Le débat porte sur la première vue, pas sur la seconde.

Hors ligne, le paiement reste entre les deux appareils ; le chargement passe par la banque

Le mode hors ligne fonctionne autrement. La transaction se règle directement entre les deux appareils, sans passer par un serveur ni par un réseau. Le détail du paiement n’est connu que du payeur et du bénéficiaire. La BCE et Piero Cipollone décrivent ce mode comme offrant une confidentialité comparable à celle des espèces, et la CNIL et la BfDI le soutiennent fermement pour la même raison.

La trace se déplace, elle ne disparaît pas. Charger le portefeuille suppose de puiser sur un compte. Le vider suppose d’y reverser des fonds. Ces deux opérations passent par votre prestataire, et elles laissent une trace bancaire. Dans la proposition de la Commission, les traitements de données du mode hors ligne sont limités aux données de chargement et de déchargement du portefeuille : montant, date et heure, comptes utilisés. C’est l’article 37 du texte de juin 2023, dont la numérotation peut encore changer en cours de négociation.

Traduit en pratique, le partage est le suivant. Ce que vous achetez hors ligne, chez quel commerçant et pour quel montant ne remonte à personne d’autre qu’au commerçant. Le fait que vous ayez chargé une certaine somme, tel jour à telle heure, reste visible par votre banque. La comparaison avec les espèces vaut pour la transaction, pas pour l’alimentation du portefeuille.

La contrepartie ressemble elle aussi à celle des billets. Dans la position adoptée par la commission ECON, la perte de l’appareil contenant des euros numériques hors ligne entraînerait la perte des fonds qui y sont stockés, sans remboursement. Pas d’opposition, pas de reconstitution du solde. Le réflexe acquis avec une carte bancaire, celui d’appeler pour bloquer le moyen de paiement, ne s’appliquerait pas à cette poche-là. Un téléphone perdu emporterait ce qu’il contient, comme un portefeuille de billets tombé dans la rue.

Le portefeuille hors ligne s’apparente à une réserve chargée d’avance. Vous décideriez du montant qui y dort, et ce montant serait le seul exposé en cas de perte de l’appareil. C’est aussi ce mode que la CNIL et la BfDI défendent le plus nettement dans leur déclaration du 13 mai 2026, en raison de la confidentialité qu’il offre sur la transaction elle-même.

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Le plafond de détention protège les dépôts bancaires, et son montant reste à fixer

Le plafond de détention passe souvent pour une restriction sans motif. Il répond à un risque bancaire précis. Si chacun pouvait convertir sans limite ses dépôts en monnaie de banque centrale, les banques perdraient une partie de la ressource qui finance leurs crédits. Le plafond borne cette conversion. L’absence de rémunération répond à la même logique : l’euro numérique ne rapporterait aucun intérêt et ne pourrait pas servir de support d’épargne, contrairement aux supports d’épargne réglementée.

Le plafond porte sur la détention, c’est-à-dire sur ce qui reste dans le portefeuille, et non sur le montant des paiements réalisés. Son niveau, lui, n’est écrit nulle part. Dans la position adoptée par la commission ECON, il serait fixé par la Commission européenne sur recommandation de la BCE, puis réexaminé au moins tous les deux ans. Un chiffre circule dans les discussions publiques sans statut officiel : aucun document disponible ne l’arrête. Le montant relèverait d’un acte ultérieur de la Commission européenne, pas du règlement lui-même. Le plafond pourrait ainsi évoluer sans que le règlement soit rouvert.

La même position traite le cas des entreprises. Elles ne pourraient pas détenir d’euros numériques, sauf à accumuler les paiements reçus pendant vingt-quatre heures au maximum avant de les transférer. Un commerçant encaisserait, puis basculerait automatiquement le produit de sa journée sur son compte.

La gratuité annoncée a, elle aussi, un périmètre. Elle porte sur un socle défini : ouverture du portefeuille, détention, gestion du solde, au moins un instrument de paiement, et les paiements hors ligne. Les frais d’inactivité et les ventes liées seraient interdits. D’autres services resteraient facturables par le distributeur, selon la même position de la commission ECON.

La crainte la plus répandue est celle d’une disparition programmée des billets. Les documents disponibles disent l’inverse. Interrogé le 10 août 2026, Piero Cipollone déclare que l’euro numérique « ne remplacera pas les espèces mais s’y ajoutera, par exemple pour les transactions où les espèces ne peuvent pas être utilisées, comme les achats en ligne ».

Cet engagement s’appuie sur deux faits vérifiables. Un texte distinct du même paquet législatif porte sur le cours légal des billets et des pièces. Il couvre deux situations que le lecteur connaît déjà : l’accès aux espèces, c’est-à-dire la possibilité d’en disposer, et l’obligation pour un commerce d’accepter un paiement en liquide. La BCE conduit en parallèle les travaux sur une nouvelle série de billets. Les deux chantiers avancent de front, et l’un ne conditionne pas l’autre.

Deuxième crainte fréquente, celle d’une monnaie assortie de conditions d’usage. La proposition de la Commission écrit que l’euro numérique n’est pas une monnaie programmable, à son article 24. Une somme ne pourrait donc pas être bloquée sur certains achats, ni assortie d’une date de péremption. Cette exclusion est écrite dans le texte proposé ; elle devra survivre à la négociation pour figurer dans le règlement final.

Du trilogue de l’été 2026 à une émission en 2029 : quatre conditions à remplir

Un vote du Parlement européen n’est pas l’adoption d’un règlement. Le dossier porte la référence 2023/0212(COD), et Fernando Navarrete, du Parti populaire européen (PPE), élu espagnol, en est le rapporteur au Parlement européen. La commission ECON a adopté sa position et son mandat de négociation le 23 juin 2026, par 43 voix pour, 14 contre et 1 abstention. La plénière de Strasbourg a confirmé ce mandat le 9 juillet, par 416 voix pour, 169 contre et 22 abstentions, après une contestation des groupes Conservateurs et réformistes européens (ECR), Patriots for Europe et Europe of Sovereign Nations. Ces votes fixent la position de négociation d’une seule institution. Le rôle exact du Parlement européen dans la procédure législative ordinaire tient dans cette différence.

Quatre conditions séparent l’état actuel du dossier d’un premier paiement en euro numérique.

  • Un accord en trilogue — la négociation à trois entre le Parlement, le Conseil de l’Union européenne et la Commission, qui met au point la version commune du texte. Le Conseil a sa position depuis décembre 2025 ; les négociateurs affichent un accord d’ici la fin de 2026, échéance de travail et non date légale.
  • L’adoption puis la publication du règlement — un accord de trilogue doit encore être voté par le Parlement et par le Conseil, puis publié au Journal officiel de l’Union européenne. Il s’agit d’un règlement : une fois publié, il s’appliquerait directement, sans loi française de transposition. La BCE conditionne son calendrier à une adoption par les colégislateurs au cours de 2026.
  • Une décision d’émission du Conseil des gouverneurs de la BCE, qui ne sera prise qu’une fois la législation adoptée, avec sa date.
  • Un déploiement d’au moins vingt-quatre mois après l’autorisation, prévu par la position du Parlement pour laisser aux banques, aux prestataires et aux utilisateurs le temps de s’y préparer.

2029 est le terme de cette chaîne, pas une date d’entrée en vigueur. La BCE situe un exercice pilote et de premières transactions à partir de la mi-2027, si le règlement est adopté dans les délais qu’elle indique. La déclaration commune de la CNIL et de la BfDI évoque, elle, une phase pilote dès janvier 2027. Chacune de ces échéances est conditionnelle. Chaque maillon manquant décale les suivants.

Neuf dates qui commandent le calendrier

Repères datés du dossier euro numérique, au 25 août 2026
DateÉtapePortée
28 juin 2023Dépôt de la proposition de règlement 2023/0212(COD) par la Commission européenneTexte de référence, encore susceptible d’être modifié
Novembre 2023Lancement de la phase préparatoire par la BCETravaux techniques, sans décision d’émission
30 octobre 2025Passage à la phase suivante décidé par le Conseil des gouverneursChiffrage du développement et de l’exploitation
Décembre 2025Position de négociation du Conseil de l’Union européenneDeuxième colégislateur prêt pour le trilogue
13 mai 2026Déclaration commune de la CNIL et de la BfDIDemande d’un seuil de confidentialité
23 juin 2026Position de la commission ECON (43-14-1)Plafond délégué, gratuité du socle, déploiement de 24 mois
9 juillet 2026Mandat confirmé en plénière (416-169-22)Ouverture des négociations, pas une adoption
Mi-2027Exercice pilote et premières transactions envisagésConditionné à l’adoption du règlement en 2026
2029Première émission possibleSuppose les quatre conditions remplies

Le point à suivre n’est donc pas l’année 2029, mais la clôture du trilogue. C’est elle qui figera le seuil de confidentialité, le mode de fixation du plafond et la durée de déploiement. Le texte final, une fois adopté, sera publié au Journal officiel de l’Union européenne et consultable sur EUR-Lex : c’est là que se lira la version qui s’appliquera, et nulle part avant.

Questions fréquentes

L’euro numérique remplacerait-il les espèces ?

Non. Les documents de la BCE le présentent comme un complément des billets et des pièces, utilisable là où les espèces ne le sont pas, comme les achats en ligne. Un texte distinct du même paquet législatif renforce le cours légal des billets et des pièces, pour garantir l’accès aux espèces et empêcher un commerce de les refuser. La BCE prépare en parallèle une nouvelle série de billets.

La Banque centrale européenne verrait-elle mes achats ?

Pour un paiement en ligne, elle recevrait des données pseudonymisées, qui ne lui permettraient pas de relier directement un paiement à une personne identifiée. Une donnée pseudonymisée reste toutefois une donnée personnelle : elle peut être réidentifiée par recoupement, ce qui explique la recommandation d’identifiants renouvelés à intervalles réguliers, formulée par la CNIL et la BfDI le 13 mai 2026. La banque qui distribue le portefeuille, elle, accéderait aux informations minimales exigées par le droit de l’Union.

Un paiement hors ligne serait-il anonyme ?

La transaction elle-même ne serait connue que du payeur et du bénéficiaire, puisqu’elle se règle directement entre les deux appareils. Le chargement et le déchargement du portefeuille passeraient en revanche par le prestataire, avec le montant, la date, l’heure et les comptes utilisés. La perte de l’appareil entraînerait la perte des fonds qui y sont stockés, sans remboursement, selon la position adoptée par la commission ECON.

Quel serait le plafond de détention par personne ?

Aucun montant n’est arrêté dans les documents disponibles. La position de la commission ECON du 23 juin 2026 en délègue la fixation à la Commission européenne, sur recommandation de la BCE, avec un réexamen au moins tous les deux ans. Les chiffres qui circulent n’ont donc pas de statut officiel, et le montant n’a pas vocation à figurer dans le règlement lui-même.

L’euro numérique sera-t-il disponible en 2029 ?

2029 est une première émission possible, pas une échéance acquise. Elle suppose un accord en trilogue, l’adoption du règlement, une décision d’émission du Conseil des gouverneurs de la BCE, puis un déploiement d’au moins vingt-quatre mois prévu par la position du Parlement. La décision finale d’émettre, et sa date, ne seront prises qu’une fois la législation adoptée.