Cinq projets de défense portent désormais un label européen, et la France participe à quatre d’entre eux. Le Conseil de l’Union européenne les a identifiés le 28 septembre 2026. Ils couvrent les drones, la défense maritime, l’espace, la défense antimissile et le flanc oriental de l’Union. Le label ouvre l’accès à une réserve de 325 millions d’euros inscrite dans le programme européen pour l’industrie de la défense (EDIP). Il ne verse encore rien.
Cette réserve pèse peu face aux montants que les projets annoncent eux-mêmes. Leurs tailles estimées atteignent jusqu’à 281 milliards d’euros cumulés, à des horizons allant de 2033 à 2045. L’essentiel de la dépense reste donc national. La France est absente d’un seul projet, Eastern Flank Watch, consacré à la frontière orientale de l’Union.
Le label du Conseil ouvre l’accès à une ligne réservée, sans attribuer de fonds
Le label ne vaut pas chèque. La décision d’exécution adoptée le 28 septembre tient en un article opératoire : les projets listés en annexe « sont identifiés » comme projets européens de défense d’intérêt commun (EDPCI, selon le sigle anglais). Elle est adressée aux États membres. Elle n’attribue aucun financement.
La proposition de la Commission européenne le dit en une phrase juridique : « Cette décision est sans préjudice de toute décision ultérieure d’octroi d’un financement de l’Union. » La formule figure dans l’exposé des motifs de la proposition COM(2026) 358 (traduction Parlorama). L’argent viendra d’une enveloppe fixée par le programme de travail d’EDIP, adopté le 30 mars 2026 au titre de l’article 21 du règlement. Sa répartition passera par une procédure dédiée, projet par projet. La page EDIP de la Commission l’écrit à sa manière : les possibilités de financement se concrétiseront après l’établissement formel des projets par le Conseil.
Trois acteurs se partagent la décision :
- les États membres proposent les projets et choisissent ceux qu’ils rejoignent ;
- la Commission européenne évalue les dossiers et rédige la proposition ;
- le Conseil de l’Union européenne, où siègent les ministres des gouvernements, tranche sur cette proposition.
Ce Conseil-là n’est pas le Conseil européen, qui réunit les chefs d’État et de gouvernement. La décision a été prise en formation Affaires étrangères (Défense), en point « A » : un point adopté sans débat, parce que l’accord était déjà acquis. Le comité des représentants permanents des États membres (Coreper II) l’avait approuvé le 16 septembre.
La base juridique est l’article 35, paragraphe 3, du règlement (UE) 2025/2643 du 16 décembre 2025, publié au Journal officiel de l’Union européenne (JOUE) le 29 décembre 2025. Ce règlement établit EDIP. Le texte de l’article 35 est rapporté ici dans les termes que reprend l’exposé des motifs de la proposition. La participation de chaque pays reste volontaire : aucun État n’est engagé dans un projet qu’il n’a pas rejoint. Il ne s’agit ni d’une armée européenne ni d’un commandement commun, mais de projets industriels et capacitaires.
Le label ne se confond pas non plus avec celui des projets importants d’intérêt européen commun (PIIEC), qui relèvent du régime des aides d’État. Le régime et la base juridique sont différents.
Neuf dossiers déposés, quatre renvoyés faute de maturité
Être écarté ne veut pas dire être jugé inutile. Cela veut dire : pas encore prêt. La Commission a lancé un appel à manifestation d’intérêt le 16 février 2026. Les États membres ont déposé neuf propositions avant la date limite du 29 mai 2026.
La Commission les a évaluées avec l’appui du Haut représentant, à travers le Service européen pour l’action extérieure (SEAE) et l’État-major de l’Union européenne, et avec l’Agence européenne de défense (AED). Sa proposition de décision est datée du 3 juillet 2026. Les critères sont ceux de l’article 35, paragraphe 2, du règlement EDIP :
- la compétitivité et l’innovation de la base industrielle de défense européenne ;
- les capacités militaires des États ;
- la prise en compte de la coopération structurée permanente (CSP), de l’AED et de l’OTAN ;
- l’inclusivité ;
- une taille significative ;
- des avantages supérieurs aux coûts.
Quatre propositions n’ont pas passé ce filtre : ERCUL (unités robotisées de combat terrestre), ARTISYS (artillerie), ARCADIA (plateformes multidomaines) et EDDS (espace européen de données de défense pour l’intelligence artificielle). Le motif n’est pas militaire. La Commission reconnaît leur pertinence, mais juge leurs objectifs insuffisamment clairs et leur maturité insuffisante, y compris dans leur capacité à réunir des industriels divers. Ces quatre dossiers pourront être identifiés après un appel ultérieur. D’ici là, ils peuvent recevoir un financement EDIP pour mûrir.
Des drones aux câbles sous-marins : cinq chantiers d’achats groupés et de production
Ces projets servent d’abord à acheter et à produire ensemble. C’est la logique d’EDIP : faire commander en commun et augmenter les cadences, plutôt que financer de la recherche. Derrière les sigles, l’annexe de la proposition décrit des chantiers concrets.
DECODER porte sur les drones et la lutte antidrones. Il prévoit un développement, une montée en échelle et un déploiement coordonnés, des achats groupés et une hausse des capacités de production. Il crée aussi un réseau européen de pôles technologiques drones pour les essais.
IMSD vise la défense maritime et des fonds marins. Son architecture fédérée repose sur trois piliers : la connaissance de la situation maritime, le combat naval et l’interdiction maritime, la guerre sous-marine et des fonds marins. C’est le projet qui touche le plus directement des biens civils. Il couvre la protection des ports, des installations offshore, des câbles sous-marins et des pipelines, dont dépendent internet et l’énergie. Il prévoit une coopération avec les autorités civiles au titre du Pacte européen pour les océans.
SPACE regroupe les capacités spatiales : alerte précoce, télécommunications par satellite, renseignement, surveillance de l’espace, positionnement et navigation, lancement réactif. Il inclut l’étude d’une constellation multimission et contribue au « bouclier spatial » de l’Union.
EU-FIAMD construit un « système de systèmes » fédéré de défense aérienne et antimissile, alerte précoce comprise. Le projet prévoit une architecture commune, la montée en cadence des systèmes existants et des achats groupés. Il doit respecter les exigences d’interopérabilité de l’OTAN.
Eastern Flank Watch est un effort multidomaine sur la frontière orientale de l’Union. Il démarre avec six piliers :
- combat terrestre ;
- défense antidrones ;
- commandement, contrôle, communications, informatique, renseignement, surveillance, acquisition d’objectifs et reconnaissance (C4ISTAR) ;
- contre-mobilité ;
- mobilité militaire ;
- défense aérienne et antimissile.
Il combine des actions à court terme et des développements à moyen terme, et reste ouvert à une extension géographique.

Deux de ces projets se rattachent explicitement aux « initiatives phares » de la feuille de route « Preserving Peace – Defence Readiness Roadmap 2030 », présentée le 16 octobre 2025 (JOIN(2025) 27). Eastern Flank Watch porte le nom de l’une d’elles. L’annexe présente SPACE comme une contribution directe au bouclier spatial européen. DECODER et EU-FIAMD couvrent les mêmes domaines que l’initiative antidrones et le bouclier aérien européen, mais l’annexe ne les y rattache pas : la correspondance est thématique. IMSD relève d’un autre cadre, l’action phare du Pacte européen pour les océans sur la connaissance de la situation maritime.
| Projet | Domaine | Nombre de pays | Taille estimée | Horizon |
|---|---|---|---|---|
| DECODER | Drones et lutte antidrones | 28 (26 États membres, Norvège, Ukraine) | 3,5 à 5 milliards d’euros | 2033 |
| IMSD | Défense maritime et des fonds marins | 17 (15 États membres, Norvège, Ukraine) | 43 à 72 milliards d’euros | 2045 |
| SPACE | Capacités spatiales | 16 (15 États membres, Norvège) | jusqu’à 24 milliards d’euros | 2034 |
| EU-FIAMD | Défense aérienne et antimissile intégrée | 16 (14 États membres, Norvège, Ukraine) | 55 à 80 milliards d’euros | 2040 |
| Eastern Flank Watch | Flanc oriental, multidomaine | 15 (13 États membres, Norvège, Ukraine) | 60 à 100 milliards d’euros | 2036 |
Les tailles de ce tableau sont des estimations inscrites dans l’annexe de la proposition, pas des budgets votés. Le nombre de pays reflète les listes de cette même annexe.
Vingt-huit pays pour les drones, quinze pour le flanc est, la France dans quatre projets
Chaque projet a sa propre liste de pays, et les écarts sont larges. DECODER réunit 28 pays : 26 États membres, la Norvège et l’Ukraine. Presque toute l’Union s’y retrouve, et la Commission le juge solidement argumenté pour bénéficier à une large partie de l’Union. Eastern Flank Watch, à l’autre bout, en compte 15. Le projet porte sur la frontière orientale de l’Union et rassemble surtout des pays de ce flanc, avec quelques partenaires.
Les listes de l’annexe permettent de situer chaque pays :
- dans les cinq projets : l’Allemagne, les Pays-Bas, la Pologne, la Roumanie, la Finlande, la Suède, et la Norvège ;
- dans DECODER seulement : l’Autriche, la Croatie, la Hongrie et la Slovénie ;
- dans aucun : Malte.
La Norvège et l’Ukraine ne sont pas membres de l’Union, mais le règlement EDIP leur ouvre ces projets. La Norvège participe aux cinq. L’Ukraine en rejoint quatre et ne figure pas dans SPACE. Le soutien européen à l’Ukraine emprunte aussi d’autres voies, dont le dossier des avoirs russes gelés au profit de l’Ukraine.
La moyenne se lit avec ces deux pays. Un projet réunit en moyenne 18 pays, Norvège et Ukraine comprises : les listes de l’annexe totalisent 92 participations pour cinq projets. Les seuls États membres en comptent 83, soit un peu moins de 17 par projet.
La France figure dans DECODER, IMSD, SPACE et EU-FIAMD. Elle ne figure pas dans Eastern Flank Watch. Sa présence dans quatre projets a une portée industrielle et budgétaire : elle peut y faire valoir ses industriels et y consacrer des crédits nationaux. La conséquence n’est pas individuelle : la décision est adressée aux États membres.
Son absence d’Eastern Flank Watch signifie une chose précise : la France n’est pas sur la liste de ce projet dans l’annexe de la proposition. Aucun motif n’a été publié. Cette absence ne dit rien de son engagement sur le flanc oriental par d’autres voies.
Les institutions de l’Union ont aussi leur place. La Commission participe aux cinq projets, en vertu de l’article 35, paragraphe 14, du règlement EDIP. Le Haut représentant et l’Agence européenne de défense y sont associés comme observateurs.
325 millions d’euros réservés, face à des projets estimés jusqu’à 281 milliards
L’argent européen sert d’amorçage, pas de financement principal. EDIP dispose d’une enveloppe de 1,5 milliard d’euros. La Commission en a réservé 325 millions à la mise en place et au déploiement des projets d’intérêt commun, soit environ 22 % du programme. Une autre ligne, distincte, de 300 millions d’euros, constitue l’instrument de soutien à l’Ukraine au sein d’EDIP. Ces 325 millions restent une réserve : ils seront attribués ensuite, par la procédure de financement propre à chaque projet.
Face à eux, l’annexe de la proposition affiche des « tailles financières globales estimées ». Ces montants sont déclarés par les porteurs de projet. Ce ne sont ni des engagements budgétaires ni des crédits votés, et ils courent jusqu’à des horizons lointains, de 2033 pour DECODER à 2045 pour IMSD. Additionnés, ils donnent :
- jusqu’à 281 milliards d’euros en retenant la borne haute de chaque projet ;
- au moins 160 milliards d’euros pour les quatre projets chiffrés en fourchette (161,5 milliards exactement).
SPACE ne se prête pas au même calcul. Son annexe ne donne qu’un plafond, « jusqu’à 24 milliards », sans borne basse. Il entre donc dans le total haut, mais pas dans le plancher.
Rapportés à ces tailles, les 325 millions européens pèsent entre 0,1 et 0,2 %. En borne haute, cela fait environ 0,12 % : un peu plus d’un euro européen pour mille euros de taille estimée. En borne basse des quatre projets chiffrés, la part monte à 0,2 %, soit deux euros pour mille. L’essentiel de la dépense, si elle a lieu, reste à la charge des États participants. Le chiffre de 100 milliards d’euros affiché pour Eastern Flank Watch, par exemple, est une borne haute d’estimation à l’horizon 2036, pas une dépense décidée.
La suite dépend du prochain budget pluriannuel de l’Union. Selon la Commission, le soutien pourra se poursuivre au titre du prochain cadre financier pluriannuel, notamment par le Fonds européen pour la compétitivité, encore au stade de la proposition. Le poids réel de l’Union dans ces projets se jouera donc dans ce futur cadre. Le fonctionnement de ces lignes budgétaires est détaillé dans l’article consacré aux programmes du budget européen.
Des listes de pays ouvertes, des initiatives phares attendues dès fin 2026
Les listes de pays sont une photographie, pas une liste close. L’annexe les présente comme celles des pays participants « à la date d’adoption de l’acte d’exécution ». Avant de proposer la décision, la Commission a vérifié que tous les États membres, les pays associés et, le cas échéant, l’Ukraine avaient été informés et pouvaient participer. D’autres pays peuvent rejoindre un projet. D’autres projets pourront être identifiés plus tard.
Les listes décrites ici sont celles de l’annexe de la proposition du 3 juillet 2026. Au 29 septembre 2026, le texte adopté n’a pas pu être consulté, et sa version définitive peut les avoir modifiées. C’est sa publication au Journal officiel de l’Union européenne qui fera foi.
Les projets affichent leurs propres horizons, de 2033 pour DECODER à 2045 pour IMSD, et 2036 pour Eastern Flank Watch. La feuille de route « Defence Readiness Roadmap 2030 » fixe des échéances plus proches, mais à ses initiatives phares. Selon la page de synthèse que la Commission lui consacre, l’initiative Eastern Flank Watch doit atteindre une capacité initiale fin 2026 et fonctionner fin 2028. L’initiative antidrones vise une capacité initiale fin 2026 et un fonctionnement complet fin 2027. Ces échéances donnent la mesure de l’urgence affichée, sans constituer le calendrier des projets.
Deux publications diront la suite : le texte définitif au Journal officiel de l’Union européenne, qui fixera les listes de pays, puis la procédure de financement de chaque projet, qui dira qui reçoit quelle part des 325 millions.
Questions fréquentes
Qu’est-ce qu’un projet européen de défense d’intérêt commun ?
C’est un label créé par l’article 35 du règlement (UE) 2025/2643, qui établit le programme européen pour l’industrie de la défense (EDIP). Le Conseil de l’Union européenne l’attribue sur proposition de la Commission. Il identifie un projet capacitaire mené par plusieurs pays et lui ouvre l’accès à une ligne réservée d’EDIP. L’identification ne vaut pas attribution de fonds : le financement passe par une procédure distincte.
La France participe-t-elle à ces projets ?
Oui, à quatre des cinq projets identifiés le 28 septembre 2026 : DECODER (drones), IMSD (défense maritime), SPACE (spatial) et EU-FIAMD (défense aérienne et antimissile). Elle ne figure pas sur la liste d’Eastern Flank Watch dans l’annexe de la proposition. Aucun motif n’a été publié.
Combien l’Union européenne met-elle dans ces projets ?
La Commission a réservé 325 millions d’euros sur les 1,5 milliard d’EDIP pour la mise en place et le déploiement de ces projets. Cette somme sera attribuée plus tard, projet par projet. Elle représente entre 0,1 et 0,2 % des tailles estimées des projets, qui atteignent jusqu’à 281 milliards d’euros cumulés. Ces tailles sont des estimations déclarées, pas des budgets votés.
Est-ce la même chose qu’un PIIEC ?
Non. Un projet important d’intérêt européen commun (PIIEC) relève du régime des aides d’État. Les projets européens de défense d’intérêt commun relèvent du règlement EDIP. Le régime et la base juridique sont différents.
L’Ukraine et la Norvège peuvent-elles participer ?
Oui, le règlement EDIP leur ouvre ces projets bien qu’elles ne soient pas membres de l’Union. La Norvège participe aux cinq projets. L’Ukraine participe à quatre et ne figure pas dans SPACE.