Cent soixante millions de passages, ce n’est pas cent soixante millions de voyageurs. Le chiffre publié par la Commission européenne le 20 août 2026 compte des enregistrements : une ligne à l’entrée, une ligne à la sortie. Un aller-retour d’un même touriste en produit deux. Sur les dix premiers mois de fonctionnement du système d’entrée/de sortie (EES), la Commission annonce aussi plus de 50 000 entrées refusées, dont plus de 1 500 personnes présentant un risque grave pour la sécurité de l’espace Schengen.

Ces trois nombres ne se lisent pas seuls. L’EES a démarré le 12 octobre 2025 et n’est pleinement opérationnel que depuis le 10 avril 2026. Pendant six mois, les États n’avaient l’obligation d’enregistrer qu’une fraction croissante des passages. Le compteur mesure donc autant le déploiement du système que le trafic réel. Reste la question qui intéresse un voyageur : qui entre dans ce décompte, ce qui y est inscrit à chaque franchissement, et combien de temps cela y reste.

160 millions de passages, pas 160 millions de voyageurs

Le système d’entrée/de sortie enregistre par voie électronique les entrées et les sorties des ressortissants de pays tiers admis pour un court séjour aux frontières extérieures de 29 pays européens. Il remplace le tampon apposé sur le passeport. Chaque franchissement produit une ligne : une à l’arrivée, une au départ.

C’est cela que compte le communiqué du 20 août 2026. Plus de 160 millions d’entrées et de sorties depuis octobre 2025. Pas 160 millions de personnes, pas 160 millions de touristes, pas 160 millions de séjours.

La conversion utile est simple. Un voyage complet laisse deux enregistrements. Rapporter les 160 millions à un couple entrée-sortie donne un ordre de grandeur d’environ 80 millions d’entrées sur la période. Le calcul reste approximatif : à toute date, des voyageurs sont entrés sans être encore ressortis, et leur ligne de sortie viendra plus tard.

Un total de passages ne dit rien du nombre de personnes derrière lui. Un cadre qui traverse la frontière extérieure deux fois par semaine alimente le compteur bien plus qu’une famille venue une fois dans l’année. Le même individu peut y figurer des dizaines de fois.

L’écart entre les deux lectures n’est pas décoratif. Il vaut un facteur deux sur tout ce qu’on tire du chiffre : fréquentation, taux de refus, charge des postes-frontières. Lire 160 millions comme un nombre de voyageurs double mécaniquement la population qu’on croit décrire.

Le rythme d’enregistrement a triplé le 10 avril 2026

Le compteur n’a pas grossi à vitesse constante, et la saison touristique n’y est pour rien.

Le règlement (UE) 2025/1534 du 18 juillet 2025, publié au Journal officiel de l’Union européenne le 23 juillet 2025 et entré en vigueur le 26 juillet 2025, a organisé un démarrage progressif de 180 jours. Pendant cette période, les États n’étaient pas tenus d’enregistrer tous les franchissements. Le texte leur imposait des paliers croissants :

  • au 30e jour, au moins 10 % des franchissements estimés ;
  • au 90e jour, au moins 35 % ;
  • au 150e jour, au moins 50 % ;
  • au 170e jour, la totalité des ressortissants de pays tiers.

Le même règlement autorisait un État à suspendre temporairement l’enregistrement, en cas de dysfonctionnement du système ou d’intensité exceptionnelle du trafic.

La Commission européenne a publié deux points d’étape. Le premier, daté du 30 mars 2026, parle de « plus de 45 millions de franchissements de frontière ». Le second, du 20 août 2026, parle de « plus de 160 millions d’entrées et de sorties ». Les deux formulations mesurent le même indicateur : le nombre d’enregistrements de passage dans l’EES.

Le rapprochement donne le seul repère qui permette de juger si 160 millions est beaucoup. Entre le 12 octobre 2025 et le 30 mars 2026, 169 jours se sont écoulés pour 45 millions d’enregistrements, soit environ 0,27 million par jour. Entre le 30 mars et le 20 août 2026, 143 jours ont produit environ 115 millions d’enregistrements supplémentaires, soit environ 0,80 million par jour.

Le rythme quotidien a donc à peu près triplé entre les deux points d’étape, qui encadrent la bascule en régime plein du 10 avril 2026. Le trafic aux frontières extérieures n’a pas triplé au printemps. C’est la couverture de l’enregistrement qui a rattrapé le trafic.

Quatre empreintes et une photo, sauf si le visa les a déjà prises

Deux voyageurs qui se suivent dans la même file ne subissent pas la même opération. Le partage vient du visa.

Le règlement (UE) 2017/2226 du 30 novembre 2017, publié au Journal officiel de l’Union européenne le 9 décembre 2017, sépare les cas dans deux articles distincts. Son article 16 traite des données des ressortissants de pays tiers soumis à l’obligation de visa. Son article 17 traite de ceux qui en sont exemptés. L’article 15 porte à part sur l’image faciale, et l’article 18 sur les personnes auxquelles l’entrée est refusée.

Cette séparation traduit un mécanisme concret. Un voyageur soumis à visa a déjà déposé ses empreintes lors de sa demande de visa : elles figurent au dossier avant même son arrivée. Un voyageur dispensé de visa pour un court séjour ne les a jamais données. Il les donne à la frontière.

Ce que l’EES prend alors : quatre empreintes digitales et une image faciale. Les enfants de moins de douze ans sont photographiés, mais leurs empreintes ne sont pas relevées.

À chaque franchissement, le dossier s’enrichit d’une ligne. Elle porte la date, l’heure et le point de passage. C’est cette ligne qui remplace le tampon d’encre, et c’est elle qui alimente le total de 160 millions.

Le système est développé et exploité par eu-LISA, l’agence européenne pour la gestion opérationnelle des systèmes d’information à grande échelle. La Commission publie les chiffres ; l’agence tient l’infrastructure. Le détail de qui doit se prêter à l’enregistrement biométrique à la frontière et qui en est dispensé relève du champ d’application, que le présent article ne fait qu’effleurer.

50 000 refus pour environ 80 millions d’entrées

Un refus d’entrée s’enregistre à l’entrée. Jamais à la sortie. L’assiette à laquelle rapporter les 50 000 refus n’est donc pas 160 millions, mais l’ordre de 80 millions d’entrées.

Le résultat tient en une ligne : environ six refus pour dix mille entrées, soit 0,06 %. Calculé sur les 160 millions de passages, le même taux tomberait à trois pour dix mille. Une assiette mal choisie divise le résultat par deux.

Le point d’étape du 30 mars 2026 donnait plus de 24 000 refus pour plus de 45 millions de franchissements. Entre les deux points d’étape, le compteur de passages a été multiplié par plus de trois, celui des refus par un peu plus de deux. Le taux de refus ne s’envole donc pas : rapporté aux enregistrements, il recule. La comparaison reste grossière, puisque tous les franchissements n’étaient pas enregistrés pendant la phase progressive.

Ces refus ne sont pas créés par le système. Refuser l’entrée à un ressortissant de pays tiers qui ne remplit pas les conditions d’entrée est une pratique bien antérieure à l’EES. Eurostat comptait 132 600 refus aux frontières extérieures de l’Union européenne pour la seule année 2025, en hausse de 7,1 % sur un an (jeu migr_eirfs, extraction du 29 avril 2026).

Les deux nombres ne se soustraient pas et ne se comparent pas terme à terme. Les périmètres diffèrent sur trois points :

  • l’étendue géographique — 29 États appliquant l’EES d’un côté, frontières extérieures de l’Union européenne à 27 de l’autre ;
  • le motif de voyage — le seul court séjour d’un côté, tous les motifs de l’autre ;
  • la période — dix mois de montée en charge d’un côté, une année pleine de l’autre.

Ce sont deux ordres de grandeur à poser côte à côte, pas une évolution.

Ce que l’EES ajoute n’est pas un critère de refus supplémentaire. C’est la traçabilité. Le motif du refus et l’identité biométrique de la personne sont désormais inscrits dans un dossier européen commun.

Au 30 mars 2026, la Commission européenne décrivait les motifs les plus fréquents de refus : justification insuffisante de l’objet du séjour, documents expirés ou frauduleux. Elle signalait aussi plusieurs cas de fraude à l’identité détectés par comparaison biométrique.

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Les 1 500 profils à risque grave sont inclus dans les 50 000

La formulation de la Commission européenne règle une ambiguïté à elle seule : « Plus de 50 000 entrées ont été refusées, dont plus de 1 500 personnes qui présentaient un risque grave pour la sécurité de l’espace Schengen. »

Le « dont » est le fait. Les 1 500 ne s’ajoutent pas aux 50 000, ils en font partie. Cela représente environ 3 % des refus enregistrés depuis octobre 2025.

Le point d’étape du 30 mars 2026 donnait plus de 600 personnes identifiées comme un risque pour la sécurité, sur plus de 24 000 refus. La proportion est du même ordre à cinq mois d’intervalle.

Reste une précision qui commande la lecture de tout le reste. L’EES ne refuse personne.

La décision d’admettre ou de refuser appartient au garde-frontière, au titre du code frontières Schengen — le règlement (UE) 2016/399. Le système enregistre la décision une fois prise : le refus, son motif repris de la liste figurant à l’annexe V de ce code, et les données biométriques de la personne concernée.

La nuance n’est pas théorique. Aucun tri automatisé n’écarte un voyageur à la borne. Un agent applique des conditions d’entrée, et un fichier garde la trace de ce qu’il a décidé et pourquoi. Contester un refus revient donc à contester une décision administrative prise par une autorité frontalière nationale, dans le cadre général des contrôles aux frontières de l’espace Schengen, et non un calcul de machine.

Trois ans de conservation, cinq quand la sortie manque

La règle du court séjour n’a pas bougé : 90 jours de présence au maximum par période glissante de 180 jours. Ce que l’EES change, c’est qui tient le compte. Le calcul se faisait au tampon, à la main, sur les pages d’un passeport. Il se fait désormais sur les lignes d’un dossier.

De là découlent les durées de conservation. Le règlement de 2017 en fixe trois :

  • trois ans après la sortie, lorsque celle-ci a été enregistrée ;
  • cinq ans lorsqu’aucune sortie n’a été enregistrée à l’expiration du séjour autorisé ;
  • trois ans pour un dossier de refus d’entrée.

Les cinq ans ne sont pas une sanction. C’est la contrepartie directe de l’automatisation du calcul 90/180 : c’est la sortie manquante qui fait le dépassement apparent, et tant qu’elle manque, le dossier reste ouvert plus longtemps.

La conséquence est concrète pour un voyageur non européen sorti par un point de passage où l’enregistrement n’a pas eu lieu. Son dossier peut porter une entrée sans sortie. Le décompte qui le suivra au passage suivant partira de cette ligne ouverte.

Le dossier n’est pas un fichier national : il est tenu dans le système central développé et exploité par eu-LISA. Le règlement de 2017 prévoit à son article 52 un droit d’accès, de rectification, de complètement et d’effacement des données, exercé auprès d’une autorité compétente d’un État membre.

Ni les citoyens de l’UE ni les titulaires d’une carte de séjour n’entrent dans le compteur

Si vous êtes français, aucune de vos traversées ne figure dans les 160 millions.

L’article 2 du règlement (UE) 2017/2226 délimite le champ d’application. Sont hors du système :

  • les citoyens de l’Union européenne et de l’espace Schengen ;
  • les membres de leur famille titulaires d’une carte de séjour ;
  • les titulaires d’un titre de séjour ou d’un visa de long séjour ;
  • les ressortissants d’Andorre, de Monaco, de Saint-Marin et du Vatican.

Un proche non européen installé en France avec un titre de séjour n’est donc pas enregistré. Le même proche venu passer trois semaines de vacances en court séjour, si.

Le périmètre géographique a lui aussi ses trous. L’EES s’applique dans 29 pays : les 25 États membres de l’Union européenne qui appliquent Schengen, plus l’Islande, la Norvège, le Liechtenstein et la Suisse. L’Irlande et Chypre ne l’appliquent pas. Une arrivée dans ces deux pays ne produit pas de ligne dans le système.

C’est ce périmètre qu’il faut avoir en tête avant de lire le total. Les 160 millions ne décrivent ni la mobilité européenne dans son ensemble, ni le tourisme dans son ensemble. Ils décrivent le court séjour de ressortissants de pays tiers, aux frontières extérieures de 29 États, sur dix mois de montée en charge.

ETIAS, le compteur suivant, n’a aucune date de lancement publiée

L’EES enregistre qui passe. ETIAS, le système européen d’information et d’autorisation concernant les voyages, fera autre chose : une autorisation à demander avant le départ, pour les voyageurs dispensés de visa.

Au 20 août 2026, la page de la Commission européenne consacrée à ETIAS n’affiche aucune fenêtre de lancement. Elle indique seulement que la date de démarrage sera communiquée plusieurs mois avant celui-ci. Aucune échéance opérationnelle n’est donc publiée, et celles qui circulent ailleurs ne sont pas confirmées par la Commission.

L’histoire de l’EES donne l’ordre de grandeur du délai que ce genre de système demande. Son règlement fondateur date du 30 novembre 2017 et a été publié au Journal officiel de l’Union européenne le 9 décembre 2017. Le service a démarré le 12 octobre 2025, presque huit ans plus tard. Il a fallu un second texte, le règlement (UE) 2025/1534, pour organiser six mois de démarrage progressif avant le plein régime du 10 avril 2026.

Avant un départ, c’est donc le calendrier annoncé de l’EES et d’ETIAS qu’il faut rouvrir, plutôt qu’une date lue ailleurs.

Le même indicateur, à deux points d’étape

Un compteur ne vaut que par l’assiette à laquelle il se rapporte. Les deux points d’étape de la Commission européenne se lisent l’un contre l’autre, indicateur par indicateur.

Les compteurs de l’EES à deux dates (Commission européenne, 30 mars et 20 août 2026)
Indicateur30 mars 202620 août 2026Repère de lecture
Enregistrements de passage (entrées et sorties cumulées)plus de 45 millionsplus de 160 millionsenviron 0,27 million par jour jusqu’au 30 mars, environ 0,80 million ensuite
Entrées refuséesplus de 24 000plus de 50 000environ 6 refus pour 10 000 entrées, sur une assiette d’environ 80 millions d’entrées
Dont personnes présentant un risque grave pour la sécuritéplus de 600plus de 1 500environ 3 % des entrées refusées

Questions fréquentes

Suis-je enregistré dans l’EES si je suis français ?

Non. Les citoyens de l’Union européenne et de l’espace Schengen sont hors du champ d’application du système, fixé par l’article 2 du règlement (UE) 2017/2226. La même exclusion vaut pour les membres de leur famille titulaires d’une carte de séjour et pour les titulaires d’un titre de séjour ou d’un visa de long séjour. Le compteur de 160 millions de passages ne concerne que les ressortissants de pays tiers admis pour un court séjour.

Qu’est-ce qui est prélevé exactement au passage de la frontière ?

Une image faciale et quatre empreintes digitales pour un voyageur dispensé de visa. Un voyageur soumis à l’obligation de visa a déjà déposé ses empreintes lors de sa demande de visa : le règlement (UE) 2017/2226 traite les deux cas dans deux articles distincts, les articles 16 et 17. Les enfants de moins de douze ans sont photographiés, mais leurs empreintes ne sont pas relevées. À chaque franchissement, le dossier reçoit la date, l’heure et le point de passage.

Combien de temps les données d’un voyageur sont-elles conservées ?

Trois ans après la sortie, lorsque celle-ci a bien été enregistrée. Cinq ans lorsqu’aucune sortie n’a été enregistrée à l’expiration du séjour autorisé. Trois ans pour un dossier de refus d’entrée. La durée de cinq ans est la contrepartie du calcul automatique de la règle des 90 jours par période de 180 jours : c’est la sortie manquante qui laisse le dossier ouvert.

Un refus d’entrée est-il décidé par le système ?

Non. La décision appartient au garde-frontière, au titre du code frontières Schengen, le règlement (UE) 2016/399. L’EES enregistre ensuite le refus, son motif repris de la liste de l’annexe V de ce code, et les données biométriques de la personne. Sur dix mois, la Commission européenne fait état de plus de 50 000 entrées refusées, dont plus de 1 500 personnes présentant un risque grave pour la sécurité de l’espace Schengen.

ETIAS entre en service à quelle date ?

Aucune date n’est annoncée. Au 20 août 2026, la page de la Commission européenne consacrée à ETIAS n’affiche aucune fenêtre de lancement, et aucune date opérationnelle n’est publiée. La Commission précise seulement que la date de démarrage sera communiquée plusieurs mois avant celui-ci. Les échéances qui circulent par d’autres canaux ne sont pas confirmées par elle.