À politiques inchangées, l’Union européenne réduirait ses émissions de 47 % d’ici 2030. La loi européenne sur le climat lui impose −55 %, par rapport à 1990. Si les États adoptent les mesures qu’ils ont annoncées, la projection monte à −54 %, à un point de la cible. L’écart de 8 points n’est donc pas acquis : il dépend de décisions encore à prendre.
Ces chiffres sont des projections. L’Agence européenne pour l’environnement (AEE) les a publiées en novembre 2025, à partir des scénarios remis par les États, et ils ne décrivent pas l’état de 2026. Le retard se concentre sur la voiture et le chauffage. C’est là qu’un prix du carbone s’appliquera aux carburants à partir de 2028, payé en amont par les fournisseurs.
Le −47 % est une projection des États membres, à politiques inchangées
Le −47 % ne mesure rien de ce qui s’est passé. C’est un calcul sur l’avenir : chaque État remet ses propres projections d’émissions, et l’AEE les additionne. L’édition en cause est celle du rapport « Trends and projections in Europe 2025 » et de l’indicateur qui l’accompagne, publiés le 6 novembre 2025.
Ces projections se déclinent en deux scénarios :
- avec mesures existantes : seules comptent les politiques adoptées au moment du calcul. Résultat : −47 % en 2030 par rapport à 1990 ;
- avec mesures additionnelles : s’y ajoute ce que les gouvernements ont annoncé sans l’avoir encore adopté. Résultat : −54 %.
D’un scénario à l’autre, l’écart à l’objectif passe de 8 points à 1. Le chiffre qui dit où en est l’Union n’est donc ni le −47 % ni le −54 %, mais la distance entre les deux. Elle mesure ce qui reste suspendu à des décisions nationales. Retenir le premier seul fait conclure à un échec acquis ; retenir le second seul, à un succès acquis. L’AEE retient le scénario à −54 % et juge l’objectif de 2030 à portée, à condition que les mesures prévues soient mises en œuvre en totalité.
La date du chiffre compte autant que sa valeur. Ces projections datent de 2025. Elles ne tiennent compte ni du report à 2028 du marché carbone des carburants, ni de l’objectif 2040 adopté en 2026. Repris à l’automne 2026, le −47 % est donc le chiffre de l’an dernier. L’AEE publie habituellement son rapport chaque automne. Les projections des États suivent un autre rythme. Selon l’AEE, ils les remettent tous les deux ans, au titre du règlement sur la gouvernance de l’union de l’énergie. La dernière remise, celle sur laquelle repose l’édition 2025, date de mars 2025.
La base est 1990, et l’objectif se compte net des forêts, dans la limite de 225 Mt
L’objectif ne porte pas sur ce que l’Europe émet, mais sur ce qu’elle émet moins ce que ses forêts et ses sols absorbent. Le règlement (UE) 2021/1119 du 30 juin 2021, dit loi européenne sur le climat, fixe à l’Union une réduction d’au moins 55 % de ses émissions nettes en 2030 par rapport à 1990. Le même texte rend contraignante la neutralité climatique de l’Union en 2050.
Le mot « nettes » a une conséquence directe. Une forêt qui pousse retire du CO2 de l’atmosphère et améliore le résultat sans qu’aucune usine ne réduise quoi que ce soit. La loi borne donc ce levier. La contribution des absorptions nettes à l’objectif 2030 est plafonnée à 225 millions de tonnes équivalent CO2 (Mt CO2e). Le but : empêcher de compenser par les arbres ce qui n’est pas réduit.
Ce plafond n’est pas le problème du moment. Selon l’AEE, les terres et les forêts de l’Union ont absorbé net environ 198 Mt CO2e en 2023, soit l’équivalent de 6 % de ses émissions. C’est déjà sous les 225 Mt autorisés. C’est surtout loin des 310 Mt visés pour 2030, que les projections ne permettent pas d’atteindre.
Il en découle un effet peu intuitif. Un puits qui s’affaiblit creuse l’écart net, même quand les émissions brutes baissent. La trajectoire peut donc se dégrader sans qu’aucune cheminée n’émette davantage. L’objectif n’est pas une affaire d’usines seulement.
Il reste 18 points en six ans, contre 37 en trente-quatre ans
Entre 47 et 55, l’écart semble mince. Il ne l’est pas. Il se compte en points de la base 1990, et non en pourcentage d’un chiffre par rapport à l’autre : les 8 points d’écart sont 8 points des émissions de 1990.
Ramené à un rythme annuel, il devient lisible. Selon l’AEE, les émissions nettes de l’Union étaient inférieures de 36 % à leur niveau de 1990 en 2023, d’après l’inventaire définitif. En 2024, l’écart atteignait 37 %, d’après une estimation approchée. En volume, l’Union a émis un peu moins de 3 milliards de tonnes équivalent CO2 cette année-là.
- De 1990 à 2024 : 37 points retirés en 34 ans, soit environ 1,1 point par an.
- De 2024 à 2030 : 18 points à retirer en six ans, soit environ 3 points par an.
L’objectif demande donc un rythme près de trois fois supérieur à la moyenne historique. La baisse de 2024, de 2,5 % sur un an selon l’AEE, dépasse déjà cette moyenne. Elle reste en deçà du rythme requis.
D’où vient cette baisse compte autant que son ampleur. Les reculs récents tiennent surtout à la production d’énergie : moins de charbon, davantage de renouvelables. En 2024, l’agriculture, les bâtiments et les déchets n’ont que peu baissé. Les émissions de l’industrie et du transport ont même légèrement augmenté. Selon la synthèse publiée par Toute l’Europe, le transport est le seul secteur dont les émissions ont progressé depuis 1990, de 19 % entre 1990 et 2024. Les points restants se trouvent donc dans des secteurs qui ont peu bougé.
Le −55 % se découpe en plafonds nationaux, dont −47,5 % pour la France sur une autre base
Aucun ménage et aucun État n’est tenu, à lui seul, de réduire ses émissions de 55 %. L’objectif est celui de l’Union, et il se découpe en trois étages :
- le marché carbone existant, qui couvre la production d’énergie et l’industrie ;
- des plafonds nationaux contraignants pour les secteurs du partage de l’effort ;
- le puits des terres et des forêts.
Le deuxième étage est celui où chaque gouvernement rend des comptes. Le règlement sur le partage de l’effort (ESR, pour Effort Sharing Regulation) couvre le transport intérieur, les bâtiments, l’agriculture, la petite industrie et les déchets. Ces secteurs pèsent 66 % des émissions domestiques de l’Union, selon le rapport d’avancement 2025 de la Commission européenne. Leur objectif commun est de −40 % en 2030, mais par rapport à 2005. C’est à cet étage que se logent les politiques visant le logement et la voiture.
Chaque État y reçoit sa propre cible, de −10 % pour la Bulgarie à −50 % pour les plus exigeantes. Celle de la France est de −47,5 % par rapport à 2005. Elle était de −37 % avant la révision du règlement sur le partage de l’effort menée en 2022-2023.
Le −47,5 % français ressemble au −47 % projeté pour l’Union. Il ne lui est pas comparable. Il porte sur 2005 et non sur 1990, et seulement sur les secteurs hors marché carbone existant. La proximité des deux nombres est une coïncidence : elle ne dit rien de la position de la France face à l’objectif européen.

Le retard se loge dans la voiture et le chauffage
Le retard européen a une adresse : le réservoir et la chaudière. Dans les secteurs du partage de l’effort, le transport représente 39 % des émissions et les bâtiments 22 %. Suivent l’agriculture (18 %), la petite industrie (16 %) et les déchets (5 %). Les émissions du transport ont augmenté de 1 % sur un an, selon la Commission.
Ces secteurs ont franchi une ligne en 2024. Leurs émissions restaient environ 20 % sous leur niveau de 2005, loin des −40 % visés. Pour la première fois, elles dépassaient de 1,6 % la somme des plafonds annuels des États. Même avec les mesures prévues, les plans nationaux les mèneraient à environ −38 % en 2030, à quelque 2 points de la cible. L’énergie a fait le gros de la baisse ; la voiture et le chauffage forment la partie restante.
La Commission relève un écart projeté pour dix États :
- sur 2021-2025 : Chypre, la Croatie, l’Italie et la Roumanie ;
- sur 2026-2030 : l’Autriche, l’Estonie, l’Allemagne, Malte, l’Irlande et la Suède.
Un État en dépassement n’est pas en infraction le lendemain. Le règlement prévoit des transferts d’allocations entre États et des mises en réserve. Selon la Commission, les États disposent collectivement d’environ 125 à 175 Mt CO2e d’allocations excédentaires sur 2021-2030. Un gouvernement en retard peut donc d’abord en acheter à un État en avance. L’écart climatique devient alors un coût budgétaire, et non une sanction automatique.
À partir de 2028, le carbone des carburants est payé en amont par les fournisseurs
Le nouveau marché carbone des carburants ne vous demande aucune démarche. Il s’agit du système d’échange de quotas d’émission pour les bâtiments, le transport routier et des secteurs additionnels (ETS2). Il vise le CO2 issu de la combustion de carburants. Les entités régulées sont les fournisseurs de carburant, en amont, et non les consommateurs. Ce sont eux qui devront restituer des quotas, et ce coût se répercute dans le prix de vente.
Le calendrier tient en trois années :
- 2025 : les fournisseurs ont commencé à déclarer leurs émissions ;
- 2027 : date de démarrage initialement prévue, abandonnée ;
- 2028 : mise en place du plafond et des enchères, qui donnent un prix au carbone des carburants.
Le report de 2027 à 2028 a été décidé dans le cadre de l’accord sur l’objectif climatique 2040. C’est 2028 qui déclenche l’effet sur les prix, pas 2027. Le plafond de l’ETS2 vise −42 % d’émissions en 2030 par rapport à 2005 dans les secteurs couverts. Pour cet hiver, l’ETS2 ne joue encore aucun rôle : la facture relève d’un autre dossier, celui des stocks de gaz et de la facture de l’hiver.
Combien à la pompe, ou sur la facture de chauffage ? Les textes ne le disent pas : le montant répercuté par litre ou par logement n’y est pas établi. Ils prévoient en revanche deux amortisseurs.
- Un seuil de libération de quotas. Pendant les deux premières années, si le prix du quota dépasse 45 € en prix de 2020, corrigés de l’inflation, des quotas supplémentaires peuvent être libérés depuis la réserve de stabilité. Ce n’est pas un plafond de prix garanti, mais un déclencheur qui augmente l’offre de quotas.
- Le Fonds social pour le climat. Il doit mobiliser au moins 86,7 milliards d’euros entre 2026 et 2032. Il est financé par les enchères de l’ETS2, par 50 millions de quotas du marché carbone existant et par 25 % de cofinancement national.
Le volet logement se prolonge dans deux dossiers : le marché carbone du chauffage, pour l’application de l’ETS2 aux chaudières, et le seuil carbone du chauffage dans le logement neuf, levier national sur les bâtiments.
Pour 2040, la même règle de calcul vise −90 %, avec jusqu’à 5 points achetés hors de l’UE
L’écart de 2030 est le premier d’une série. Le règlement (UE) 2026/667 modifie la loi climat pour fixer un objectif intermédiaire : −90 % d’émissions nettes en 2040 par rapport à 1990. Le −55 % de 2030 n’est pas touché. La Commission continue de le présenter comme l’objectif contraignant pour 2030.
Le texte a franchi cinq étapes :
- juillet 2025 : proposition de la Commission, COM(2025)0524 ;
- 19 décembre 2025 : accord provisoire entre le Parlement et le Conseil, validé par une lettre du Conseil ;
- 10 février 2026 : vote du Parlement européen ;
- 5 mars 2026 : approbation formelle par le Conseil de l’Union européenne ;
- 7 avril 2026 : entrée en vigueur.
L’accord politique date donc de décembre 2025 ; mars 2026 correspond à l’approbation formelle. C’est le 7 avril 2026 que l’objectif est devenu une règle en vigueur.
Le −90 % ne signifie pas 90 % de réductions sur le sol européen. Des crédits internationaux de haute qualité pourront y contribuer jusqu’à 5 points, à partir de 2036. Une phase pilote est envisagée en 2031-2035. Au moins 85 points devront donc venir de réductions obtenues dans l’Union. Avec les mesures adoptées et prévues, l’AEE projette −69 % en 2040 et −78 % en 2050. L’écart de 2040 serait de 16 à 21 points selon l’usage des crédits, bien plus large que celui de 2030.
Le suivi change aussi de cadence. La Commission revoit les progrès tous les cinq ans ; la révision de 2026 ajoute, selon les analyses publiées, un point d’étape tous les deux ans.
Deux bases de calcul, 1990 et 2005, pour cinq pourcentages
| Chiffre | Base | Périmètre | Nature et source |
|---|---|---|---|
| −47 % | 1990 | Émissions nettes de l’UE en 2030 | Projection avec mesures existantes, AEE, novembre 2025 |
| −54 % | 1990 | Émissions nettes de l’UE en 2030 | Projection avec mesures existantes et prévues, AEE, novembre 2025 |
| −55 % | 1990 | Émissions nettes de l’UE en 2030, absorptions plafonnées à 225 Mt CO2e | Objectif contraignant, règlement (UE) 2021/1119 |
| −47,5 % | 2005 | Secteurs du partage de l’effort en France : transport, bâtiments, agriculture, petite industrie, déchets | Objectif national, règlement sur le partage de l’effort révisé en 2023 |
| −90 % | 1990 | Émissions nettes de l’UE en 2040, dont jusqu’à 5 points de crédits internationaux | Objectif, règlement (UE) 2026/667, en vigueur depuis le 7 avril 2026 |
Les lignes calculées sur 1990 se comparent entre elles, à échéance égale ; la ligne française, sur 2005 et sur un périmètre restreint, ne se compare à aucune autre. Les prochaines projections remises par les États diront lequel des deux scénarios de 2030 ils ont fait avancer. Si le rythme biennal décrit par l’AEE se maintient, la suivante interviendrait en 2027, par simple déduction de ce calendrier. C’est l’écart entre −47 % et −54 % qu’il faudra y lire, plus que l’un ou l’autre chiffre.
Questions fréquentes
L’Union européenne va-t-elle manquer son objectif climat de 2030 ?
Rien ne permet de l’affirmer. À politiques inchangées, les projections de l’AEE publiées en novembre 2025 donnent −47 % en 2030 par rapport à 1990, contre −55 % exigés par la loi européenne sur le climat. Avec les mesures que les États ont annoncées, elles donnent −54 %. Le résultat dépend donc de l’adoption de ces mesures.
Que signifie « émissions nettes » dans l’objectif européen ?
Ce sont les émissions de gaz à effet de serre, moins ce que les forêts et les sols absorbent. Pour 2030, la loi européenne sur le climat plafonne à 225 Mt CO2e la contribution de ces absorptions. Les terres et forêts de l’Union ont absorbé net environ 198 Mt en 2023, loin des 310 Mt visés pour 2030.
L’objectif de la France est-il de −55 % ?
Non. Le −55 % est l’objectif de l’Union dans son ensemble. La France a une cible propre pour les secteurs du partage de l’effort (transport, bâtiments, agriculture, petite industrie, déchets) : −47,5 % en 2030 par rapport à 2005. Ce chiffre ne se compare ni au −55 % ni au −47 % projeté pour l’Union, calculés sur 1990 et sur l’ensemble des émissions.
L’ETS2 demande-t-il une démarche aux particuliers, et quand démarre-t-il ?
Aucune démarche n’est demandée aux particuliers. L’ETS2 s’impose aux fournisseurs de carburant : ils déclarent leurs émissions depuis 2025 et devront restituer des quotas à partir de 2028, année du plafond et des enchères. Le démarrage, d’abord prévu en 2027, a été repoussé à 2028. Le coût se répercute dans le prix de vente, sans que les textes en fixent le montant par litre ou par logement.
Que change l’objectif climat de 2040 ?
Le règlement (UE) 2026/667, entré en vigueur le 7 avril 2026, fixe −90 % d’émissions nettes en 2040 par rapport à 1990. Jusqu’à 5 points pourront venir de crédits internationaux à partir de 2036, ce qui laisse au moins 85 points de réductions obtenues dans l’Union. L’objectif de −55 % pour 2030 reste inchangé.