Deux chiffres exacts peuvent décrire le même pays, la même année, et sembler se contredire. La France tire 67,3 % de son électricité du nucléaire en 2024. Elle en tire environ 40 % de son énergie totale. Aucun des deux n’est faux. Ils ne portent simplement pas sur la même assiette.

Eurostat publie trois indicateurs distincts, qui répondent chacun à une question différente. Sur la disponibilité énergétique brute, qui couvre toute l’énergie mobilisée dans l’Union en 2024, le pétrole reste en tête avec 38 %. Sur la production nette d’électricité de la même année, les sources renouvelables atteignent 46,9 %. Sur la consommation finale brute, l’assiette qui sert à mesurer la cible 2030, la part renouvelable est de 25,2 %. Trois nombres, une seule et même année. Aucun ne se compare aux deux autres.

Les trois assiettes du mix énergétique et le ratio de dépendance — Union européenne, année 2024, données Eurostat
Assiette Ce qu’elle mesure Valeur UE 2024 Série Eurostat
Disponibilité énergétique brute Toute l’énergie nécessaire au pays : carburants, chauffage, industrie, production d’électricité Pétrole 38 %, gaz naturel 21 %, renouvelables 20 %, nucléaire 12 %, fossiles solides 10 % Bilans énergétiques annuels, édition 2026 de Energy in Europe
Production nette d’électricité Le courant produit sur le territoire, consommation propre des centrales déduite Renouvelables 46,9 %, nucléaire 23,3 % nrg_cb_pem, nrg_bal_peh
Consommation finale brute (part renouvelable) L’assiette sur laquelle l’Union mesure l’atteinte de sa cible 2030 25,2 %, en hausse de 0,7 point sur un an SHARES, nrg_ind_ren
Dépendance aux importations Importations nettes rapportées à la disponibilité brute — un ratio, pas une part du mix 57 % Bilans énergétiques annuels

Énergie totale, électricité, consommation finale : trois assiettes, trois photographies

La disponibilité énergétique brute est la plus large des trois. Elle mesure la quantité d’énergie nécessaire pour satisfaire les besoins d’un pays : le gazole des camions, le fioul des chaudières, le gaz des fours industriels, et le combustible brûlé ou fissionné pour faire de l’électricité. L’électricité n’en est qu’une fraction. Un pays qui roule beaucoup et se chauffe au fioul aura une disponibilité brute très pétrolière, quelle que soit la propreté de son courant.

La production nette d’électricité ne regarde que le courant. Elle retranche ce que les centrales consomment pour fonctionner, contrairement à la production brute — deux séries voisines, jamais interchangeables. C’est l’indicateur que reprennent la plupart des visualisations de « mix électrique ».

La part de renouvelables dans la consommation finale brute est la troisième, et c’est la seule qui ait une portée juridique. C’est sur elle, et non sur la part renouvelable de l’électricité, que l’Union mesure l’atteinte de sa cible pour 2030.

La conséquence est immédiate pour qui lit un classement. Un pays présenté « à 20 % de renouvelables » et un pays présenté « à 47 % de renouvelables » ne se comparent pas tant que l’assiette n’est pas nommée : ce sont deux grandeurs différentes, pas deux performances. L’écart le plus spectaculaire vient du nucléaire, qui ne produit que de l’électricité et disparaît donc en grande partie dès qu’on élargit l’assiette à toute l’énergie.

Le millésime complet disponible au 1ᵉʳ septembre 2026 est l’année 2024

Au 1ᵉʳ septembre 2026, le dernier bilan énergétique annuel complet publié par Eurostat porte sur 2024. Il est diffusé dans l’édition 2026 de la publication interactive Energy in Europe, dont le texte a été arrêté début mars 2026. C’est ce millésime qui sert de référence à tous les chiffres par pays repris ci-dessous.

Des valeurs 2025 circulent déjà. Ce sont des estimations provisoires, construites à partir des statistiques mensuelles, et elles ne se substituent pas au bilan annuel. Les mélanger avec le millésime 2024 dans un même classement fait comparer des pays sur des bases différentes.

Deux pages officielles peuvent aussi coexister sur deux millésimes. La fiche Energy statistics – an overview de Statistics Explained est toujours en ligne avec des données 2023, extraites en mai 2025. Elle n’est pas périmée : elle est datée autrement. Chaque série citée dans un article ou un graphique doit donc porter son année et son jeu de données, faute de quoi deux chiffres justes finissent par se contredire sans raison.

Disponibilité énergétique brute : 38 % de pétrole pour l’UE, 86 % pour Chypre

Sur l’ensemble de l’énergie mobilisée dans l’Union en 2024, la répartition est la suivante :

  • pétrole et produits pétroliers — 38 % ;
  • gaz naturel — 21 % ;
  • sources renouvelables — 20 % ;
  • nucléaire — 12 % ;
  • combustibles fossiles solides, charbon et lignite — 10 %.

Le pétrole domine parce que cette assiette contient les transports et une partie du chauffage, deux usages qui restent très peu électrifiés. La dispersion entre États membres est forte. Le pétrole représente 86 % de la disponibilité énergétique brute de Chypre et 85 % de celle de Malte. La Pologne tire 34 % de son énergie des combustibles fossiles solides, la Suède 48 % de sources renouvelables, la Slovaquie 30 % du nucléaire.

Ces écarts décrivent des structures d’usage et d’approvisionnement, pas des résultats. Un pays insulaire sans réseau continental et un pays doté d’un grand parc hydraulique n’ont pas les mêmes options : les comparer revient à comparer des situations, pas des efforts.

Le même bilan livre un second chiffre, souvent confondu avec une part du mix : le taux de dépendance aux importations, 57 % pour l’Union en 2024. Ce n’est pas une source d’énergie. C’est un ratio comptable entre les importations nettes et la disponibilité brute. Il dit d’où vient l’énergie comptabilisée dans le bilan, pas la solidité d’un approvisionnement. Un taux bas ne met pas un pays à l’abri d’une rupture. Un taux élevé ne signifie pas qu’il manque d’énergie. La vulnérabilité se joue sur les routes, les contrats et les stocks, comme l’a montré le surcoût énergétique supporté par l’UE lors de la crise d’Ormuz.

Production nette d’électricité : 46,9 % de renouvelable dans l’UE, 88,4 % au Danemark

Sur la seule électricité, la photographie change complètement. Les sources renouvelables ont fourni 46,9 % de la production nette d’électricité de l’Union en 2024, d’après les statistiques mensuelles d’Eurostat. La production nette mesure ce qui sort des centrales une fois déduite leur propre consommation, et ce qui est produit sur le territoire — pas ce qui y est consommé.

En tête de la série, le Danemark est à 88,4 %, le Portugal à 87,5 %, la Croatie à 73,7 %. À l’autre extrémité de la même série, le Luxembourg est à 5,1 %, Malte à 15,1 %, la Tchéquie à 15,9 %. Un pays qui importe une large part de son courant affiche mécaniquement une production nationale peu représentative de ce que consomment ses habitants.

Une précaution de lecture s’impose sur les répartitions par filière que publie la même série. Quand Eurostat détaille la place de l’éolien, de l’hydraulique et du solaire, ces pourcentages sont des parts du renouvelable, pas des parts de l’électricité totale. Les reprendre comme si elles décrivaient tout le mix électrique double ou triple leur valeur réelle.

Le nucléaire occupe la deuxième place. Douze États membres en produisent en 2024, pour 649 524 gigawattheures (GWh), en hausse de 4,8 % sur un an, soit 23,3 % de l’électricité produite dans l’Union. L’Allemagne n’y figure plus : elle a arrêté sa dernière production en avril 2023. Ce parc reste sensible aux conditions d’exploitation, notamment aux limites de production des centrales nucléaires en période de canicule.

Sur ce même indicateur, deux valeurs proches circulent pour 2024 : 46,9 % dans les statistiques mensuelles, 48 % dans l’édition 2026 de Energy in Europe. L’écart tient au périmètre retenu, pas à une correction. La valeur de référence utilisée ici est 46,9 %, série nrg_cb_pem.

Image des usines de l'industrie du tube avec de la fumée dans le ciel

La France tire 67,3 % de son électricité du nucléaire et 40 % de son énergie totale

La France produit 380 451 GWh d’électricité nucléaire en 2024, soit 58,6 % de la production nucléaire de l’Union. Rapportée à sa propre production d’électricité, cette quantité représente 67,3 %. Rapportée à toute l’énergie dont le pays a besoin, elle en représente environ 40 %.

Le mécanisme tient en une phrase : un réacteur ne produit que de l’électricité. Les voitures roulent au carburant, une partie du parc immobilier se chauffe au gaz ou au fioul, et l’industrie brûle des combustibles fossiles. Ces usages entrent dans la disponibilité énergétique brute et n’entrent pas dans la production d’électricité. La part du nucléaire s’y trouve donc diluée.

Les deux chiffres ne s’additionnent pas et ne se contredisent pas. Ils répondent à deux questions distinctes sur la même année : « de quoi est fait le courant ? » et « de quoi est faite l’énergie consommée ? ». Cette distinction gouverne aussi des règles françaises très concrètes, à commencer par le coefficient de conversion de l’électricité dans le DPE, le diagnostic de performance énergétique.

Consommation finale brute : 25,2 % atteints en 2024 pour une cible de 42,5 % en 2030

C’est l’assiette réglementaire. En 2024, les sources renouvelables ont couvert 25,2 % de la consommation finale brute d’énergie de l’Union, en progression de 0,7 point sur un an.

La hiérarchie des pays y est encore différente des deux précédentes. La Suède est à 62,8 %, la Finlande à 52,1 %, le Danemark à 46,8 %. La Belgique est à 14,3 %, le Luxembourg à 14,7 %, l’Irlande à 16,1 %. Un pays peut afficher une électricité très renouvelable et rester bas sur cet indicateur, parce que celui-ci intègre le chauffage et les transports.

La cible est fixée par la directive (UE) 2023/2413, qui révise la directive (UE) 2018/2001 : au moins 42,5 % de renouvelables dans la consommation finale brute en 2030, avec une ambition portée à 45 %. C’est un objectif européen agrégé. Il ne se lit pas comme un pourcentage identique imposé à chaque État membre.

L’ordre de grandeur du chemin restant se calcule simplement. Passer de 25,2 % à 42,5 % en six ans suppose environ 2,9 points de pourcentage par an, chiffre qu’Eurostat publie lui-même. L’année 2024 en a apporté 0,7. L’écart est d’un facteur quatre. Ce n’est pas un jugement sur la trajectoire, c’est l’unité qui manque au lecteur quand il lit partout que « les renouvelables progressent » : la progression est réelle, son rythme est très inférieur à celui que la cible suppose.

Irlande, Hongrie : le prix payé par le ménage se forme largement hors du mix

Le lien entre mix et facture est le contresens le plus coûteux du sujet. Au second semestre 2025, un ménage de l’Union payait en moyenne 28,96 euros pour 100 kilowattheures (kWh) d’électricité, toutes taxes comprises, contre 28,79 euros au semestre précédent. Ces prix portent sur la bande de consommation standard retenue par Eurostat, de 2 500 à 5 000 kWh par an.

L’amplitude entre États membres est considérable. L’Irlande est à 40,42 euros pour 100 kWh, l’Allemagne à 38,69, la Belgique à 34,99. La Hongrie est à 10,82, Malte à 12,82, la Bulgarie à 13,55. Le même kilowattheure coûte près de quatre fois plus cher à un ménage irlandais qu’à un ménage hongrois.

Une part de cet écart ne relève pas de l’énergie. Les taxes et prélèvements représentent 28,9 % du prix payé par les ménages de l’Union, contre 27,9 % un semestre plus tôt, soit 0,0837 euro par kWh contre 0,0804. La dispersion y est extrême : la composante est négative au Luxembourg et aux Pays-Bas, où des dispositifs viennent en déduction, et atteint 49,1 % au Danemark. Près de la moitié de la facture danoise ne paie pas de l’électricité.

Le reste s’explique d’abord par la formation du prix de gros, telle que la décrit le suivi des marchés de l’ACER, l’agence européenne de coopération des régulateurs de l’énergie. Le prix se fixe au coût du dernier moyen de production appelé pour équilibrer le système. En soirée, quand la production solaire retombe et que la demande reste haute, c’est fréquemment le gaz qui joue ce rôle. Un pays dont le mix annuel est très décarboné peut donc voir le gaz fixer son prix à ces heures-là.

Il reste un lien défendable entre structure de production et prix, mais il passe par la transmission, pas par le niveau. Un système qui appelle souvent du gaz importé répercute les variations du prix de ce gaz ; un système qui en appelle rarement les répercute moins souvent. C’est un mécanisme de sensibilité, non une garantie de tarif bas. Écrire qu’un mix décarboné donne une électricité bon marché n’est pas soutenu par ces données. Le prix de détail dépend aussi du coût des réseaux, des taxes et des dispositifs nationaux. La décomposition publiée par Eurostat ne permet pas d’en attribuer l’effet pays par pays.

Lire un classement européen du mix : l’assiette, l’année, l’unité

Trois vérifications suffisent à situer n’importe quel classement rencontré.

L’assiette. Énergie totale, électricité, ou consommation finale brute : la question posée détermine la série, et le classement change avec elle. Aucun des trois indicateurs ne note un pays, chacun le situe sur un critère.

L’année. Le bilan annuel complet le plus récent porte sur 2024. Pour 2025, les valeurs sont provisoires et divergent selon l’émetteur : Eurostat publie 47,2 % de renouvelable dans l’électricité, Ember 48 %, l’ACER 50 %. Ces trois chiffres ne se départagent pas, ils s’attribuent. Ember relève aussi que l’éolien et le solaire ont dépassé les combustibles fossiles en 2025 dans l’Union, 30 % contre 29 %, et dans 14 États membres sur 27. Les prix vieillissent encore plus vite. Entre le second semestre 2024 et le second semestre 2025, 17 pays ont vu le prix payé par les ménages augmenter, 10 l’ont vu baisser. Les hausses vont jusqu’à +58,6 % en Roumanie, +34,3 % en Autriche et +32,7 % en Irlande ; la baisse la plus forte atteint -14,7 % à Chypre.

L’unité. Eurostat publie les prix en euros et en standard de pouvoir d’achat (SPA), une unité qui rapporte le prix au niveau de vie du pays. L’ordre des pays change. En euros, les prix les plus élevés du second semestre 2025 sont irlandais, allemand et belge. En SPA, ce sont ceux de la Roumanie (49,52 pour 100 kWh), de la Tchéquie (38,65) et de la Pologne (37,15). Le bas de la série SPA réunit Malte (14,09), la Hongrie (15,10) et la Finlande (18,77). Comparer sa facture à celle d’un voisin européen en euros, c’est comparer implicitement des revenus autant que des tarifs.

Les quatre séries citées ici se consultent directement. Les bilans énergétiques annuels portent la disponibilité énergétique brute, nrg_cb_pem la production nette d’électricité, nrg_ind_ren la part renouvelable de la consommation finale brute, nrg_pc_204 les prix payés par les ménages. Vérifiez la date d’extraction affichée au-dessus du tableau avant de rapprocher deux pays : c’est elle, et non la date de l’article qui la cite, qui dit ce que vous comparez.

Questions fréquentes

Quelle assiette faut-il regarder selon la question posée ?

Pour savoir de quoi est fait le courant d’un pays, la production nette d’électricité. Pour savoir de quoi est faite l’énergie qu’il consomme, transports et chauffage compris, la disponibilité énergétique brute. Pour savoir où il en est de l’objectif européen, la part de renouvelables dans la consommation finale brute. Un classement qui ne nomme pas son assiette n’est pas interprétable.

Pourquoi la France affiche-t-elle deux parts de nucléaire très différentes ?

Parce que les deux chiffres portent sur deux ensembles distincts de la même année 2024. Le nucléaire représente 67,3 % de l’électricité produite en France, et environ 40 % de son énergie totale. Un réacteur ne produit que de l’électricité, alors que l’énergie totale inclut le carburant des véhicules et le chauffage. Les deux valeurs ne s’additionnent pas et ne se contredisent pas.

Que mesure exactement la cible européenne de 42,5 % ?

Elle porte sur la part des sources renouvelables dans la consommation finale brute d’énergie de l’Union à l’horizon 2030, et non sur la part renouvelable de l’électricité. La directive (UE) 2023/2413, qui révise la directive (UE) 2018/2001, fixe un minimum de 42,5 % avec une ambition portée à 45 %. En 2024, l’Union était à 25,2 %.

Pourquoi une électricité largement décarbonée ne donne-t-elle pas une facture basse ?

Parce que la facture d’un ménage n’est pas le prix de production de l’énergie. Les taxes et prélèvements pèsent 28,9 % du prix moyen payé dans l’Union au second semestre 2025, avec des valeurs négatives au Luxembourg et aux Pays-Bas et 49,1 % au Danemark. Le prix de gros, lui, se fixe au coût du dernier moyen de production appelé, souvent le gaz aux heures de soirée. Le coût des réseaux et les dispositifs nationaux complètent l’écart.

Où lire soi-même les séries d’Eurostat ?

Quatre jeux de données Eurostat suffisent, tous en accès libre. Les bilans énergétiques annuels donnent la disponibilité énergétique brute. La série nrg_cb_pem porte sur la production nette d’électricité, nrg_ind_ren sur la part renouvelable de la consommation finale brute, nrg_pc_204 sur les prix de l’électricité aux ménages. Chaque tableau affiche sa date d’extraction et son millésime, à vérifier avant toute comparaison entre pays.